07.11.2008
J'ai déjà cité un extrait de cet ouvrage,
mais quelqu'un en m'en parlant cette semaine m'a donné envie d'y revenir. Alors, voilà, pour la beauté de ce "souffles" pluriel...
"Je ne tomberai pas. J’ai atteint le centre. J’écoute le battement d’on ne sait quelle divine horloge à travers la mince cloison charnelle de la vie pleine de sang, de tressaillements et de souffles. Je suis près du noyau mystérieux des choses comme la nuit on est quelquefois près d’un cœur."
Marguerite Yourcenar, in Feux (p. 112)
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05.11.2008
Réflexions de hasard
Si tu lisais ces mots, cela signifierait que le monde est différent. Que certains événements n’ont pas eu lieu, que d’autres se sont produits qui les ont remplacés. Si tu lisais ces mots, je serais une autre.
Mais je ne sais pas qui. Il m’arrive parfois de me le demander, de songer à l’étonnant parcours accompli durant toutes ces années, aux changements sans conséquence et à tout ce qui n’a pas disparu, à tout ce qui est encore là, enterré, terreau de l’aujourd’hui, regrets de demain.
Si tu lisais ces mots, tu saurais me dire en quoi, pour qui, j’ai voulu changer.
Mais je ne voudrais probablement pas l’entendre. Ni découvrir que toute décision est une forme d’abandon, ni accepter d’être devenue une autre sans l’avoir vraiment et explicitement décidé.
Si tu lisais ces mots, je n’aurais plus de raison de les écrire.
19:49 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.11.2008
Cher Iskander
Merci. Vraiment. Vous avez raison, le style n’est pas tout. Et pour le reste de votre commentaire : cela me va droit au cœur.
08:38 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Réponse à Victor Gohu
Cher Monsieur Gohu,
C’est très ironique, car hier, en postant ma note, je me suis dit « pourvu que l’auteur ne voit jamais cela ». Et je me suis rassurée en me disant, un, que mon blog n’avait de toute façon aucune audience, et deux, que l’auteur de cette phrase n’était peut-être pas français. J’avais tort, dont acte.
Tout d’abord, vous avez raison sur le fond, bien sûr : prendre une phrase isolée d’un texte dont on ignore tout est à la fois facile et assez malhonnête intellectuellement. On pourrait pratiquer le même exercice avec n’importe quel écrivain majeur, et aboutir à des conclusions similaires. J’ai utilisé ces quelques mots lus par hasard dans le métro comme un prétexte pour aborder un sujet qui me touche particulièrement : la question du style dans la littérature. De fait, je persiste et signe : lue telle quelle, cette phrase me paraît horrible. Dans le contexte que vous évoquez, elle n’a évidemment plus rien à voir, je vous l’accorde de bonne grâce. Cela dit, je ne suis pas certaine que tout le monde aurait reconnu un lièvre de Mars en lisant simplement « Birdie jaillit des bras de Peter ».
Par ailleurs, pour être honnête, j’ai trouvé votre réponse très drôle, y compris l’allusion, dont je ne comprends pas vraiment ce qu’elle vient faire ici, à M. Dassault et à son élection à l’Académie française. En fait, je la trouve si drôle que je me dis qu’elle ne peut être qu’une plaisanterie. Si je me trompe, j’en suis navrée, tout comme je suis navrée de vous avoir blessé. Si j’ai raison, hé bien, un seul mot s’impose : bravo pour votre ironie. Je souhaite moi aussi voir évoluer la qualité de mon regard critique ; par contre, je me dois de protester contre le terme de diatribe que vous employez : ce n’était pas l’esprit de ma note. Il faudra à l’avenir que je soupèse davantage les mots utilisés.
Bien à vous.
08:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.11.2008
Ecrire, raconter, est-ce la même chose ?
Une phrase lue telle quelle par dessus l’épaule de ma voisine, dans le métro : « Rendu nerveux par l’agitation générale, Birdie jaillit des bras de Peter les oreilles couchées en position aérodynamique ». Phrase assez étrange, en vérité. Pour qu’elle soit vraiment intéressante, il fallait que Birdie soit un homme. Ni un bébé ni un animal, mais un homme, adulte et tout, dans les bras d’un autre homme, position assez singulière, je suppose que tout le monde sera de mon avis. Seulement, ça ne pouvait pas être le cas, dans la mesure où j’ai du mal à imaginer les oreilles d’un homme couchées. Elles auraient été plaquées, à la limite, mais certainement pas couchées. Donc Birdie est un animal, cela semble logique. Un animal dont les oreilles sont couchées en position aérodynamique, assez probablement un chat, encore que le doute soit permis. Et comme elle est nerveuse, cette bestiole, elle « jaillit » bien sûr, des bras de son maître.
Une telle phrase, lue par hasard entre deux stations, ne signifie rien. J’ignore tout de ce qui l’a précédée, je ne peux qu’imaginer quel type de scène elle introduit. Mais enfin, en la lisant ainsi, j’ai pensé, il faut bien le reconnaître, qu’elle était d’une nullité confondante. Que cette association des oreilles et de leur position aérodynamique était hideuse. Que le mot même d’aérodynamique, provoquait en moi une vraie rage de lectrice. Et que je n’avais pas envie de voir Birdie jaillir des bras de Peter, en fait, chat ou pas chat. Dans le meilleur des cas, la phrase tout entière est un cliché, dans le pire, elle croit être descriptive et n’est que prosaïquement précise, en usant de termes techniques qui tombent à plat. Bref, elle est tout sauf littéraire. Alors, je suppose que dans le contexte, elle fait avancer l’action tout en peignant un arrière-plan assez mobile, mais ce genre de « truc », ça ne marche qu’au cinéma. A la lecture, c’est simplement laid. Et cela m’a fait penser à ces innombrables phrases que j’avais pu dévorer, au fil de ma consommation obsessionnelle de tout ce qui est écrit, ces phrases maladroites, mal construites ou simplement alignées sans réflexion stylistique qui remplissent des pages et des pages de livres que par ailleurs, on termine, parce que l’histoire tient plus ou moins la route. Finalement, est-ce vraiment gênant ? Pouvons-nous penser que si ce n’est pas de la littérature, peu importe ? Je n’en sais rien. Voilà une question ouverte s’il en est, je dois dire, parce qu’au fond, le véritable sujet est sans doute d’abord le lecteur lui-même. Un livre ne peut pas être juste du style, n’est-ce-pas ? Ou alors, c’est de la poésie. Puis-je affirmer que la beauté de l’écriture se suffit à elle-même, et que l’absence de cette beauté gâche un livre ? Le puis-je, vraiment ? Cela signifierait aussitôt que tout ce que j’écris ici n’est que scories. Et cette pensée, aussi juste soit-elle, m’est douloureuse.
Pourtant, écrire ne peut pas être le vulgaire synonyme de raconter. Je n’y crois pas, je ne le ressens pas, et même, je résiste de toutes mes forces à une telle hypothèse. Ce qui vaut la peine d’être lu, donc d’avoir été écrit, est un petit peu plus que ce qui s’est simplement passé. Sinon, autant se contenter de vivre, n’est-ce-pas ? Sans jamais tenter de raconter la vie.
10:09 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
31.10.2008
Nostalgie... ou rêve éveillé ?
Parler seul
Il arrive que pour soi
L’on prononce quelsques mots
Seul sur cette étrange terre
Alors la fleurette blanche
Le caillou semblable à tous ceux du passé
La brindille de chaume
Se trouvent réunis
Au pied de la barrière
Que l’on ouvre avec lenteur
Pour rentrer dans la maison d’argile
Tandis que chaises, table, armoire
S’embrasent d’un soleil de gloire.
Jean Follain, in Exister
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29.10.2008
Le corps échappatoire
L’écorchure à peine visible sur le dos de sa main n’était pas là la veille. C’était une constatation idiote, songea-t-elle, puisqu’elle n’y serait pas non plus le lendemain, puisqu’aujourd’hui était un moment saisi, hors de la boucle ordinaire du temps, puisque rien ne disait d’ailleurs la réalité physique de cette minuscule trace rouge sur le dos de sa main.
Pourtant, tout autour de cette apparence de blessure, la peau avait blanchi, comme affolée d’elle-même, blême à la perspective de voir céder le mince barrage de chair et la mer rouge intérieure se déverser en liberté. Son corps avait réagi, lui, et c’était une réponse à la question principale, la seule question importante de cet aujourd’hui semblable ni à hier ni à demain. L’ écorchure était vraie. Autant que la main qui en portait le fardeau.
On pouvait peut-être lui inventer une cause. Et aussi une conséquence, oui, c’était une idée, bâtir autour de la trace sinueuse rougie et déplaisante toute une histoire avec un début, une fin, un sens. Un pourquoi. La porte close de la veille, bien sûr, la porte close constituait l’explication la plus évidente, parce que le geste de tendre la main est un réflexe, on le fait sans y penser, et peu importe la dureté de l’obstacle à venir, il n’entre pas dans la réalité des choses tant qu’on ne l’a pas heurté. Mais alors, cela signifierait que cette zébrure dont du bout des doigts elle suivait la rugosité était liée à hier, et serait encore là demain. Ainsi que la porte close elle-même. Elle ne voulait pas y penser. Pas aujourd’hui.
D’ailleurs, est-ce que ça avait la moindre importance ? Une écorchure de plus, sur des mains qui en avaient vu d’autres, qui étaient toujours en première ligne pour prendre les coups ou ramasser les débris, elle pouvait faire avec. L’ignorer même, s’il le fallait, en songeant à tout ce que demain annonçait, en se souvenant qu’hier était et resterait un trou noir dont elle inscrirait l’absence au compte des années passées. Ce n’était pas si difficile, de détourner les yeux. Et puis cette main-là, à dire le vrai, ne lui servait pas à grand-chose. C’était curieux de penser qu’elle avait pu faire barrage, elle qui demeurait en retrait dans tous les gestes quotidiens. Cela ne pouvait avoir le moindre sens.
Il était temps d’éteindre la lumière. De laisser aujourd’hui devenir demain. Elle songea, un peu curieuse, que le secret de tout ceci devait se nicher dans son sommeil, mais cette idée n’était ni réconfortante ni même amusante. Et demain, demain oui, elle verrait bien. Demain, elle compterait les écorchures nouvelles dont ses mains auraient choisi de s’orner, comme les marques du temps passé à refuser la réalité. Demain.
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27.10.2008
Réponses
Je n’avais pas d’idées pour ma note de ce matin, alors les commentaires déposés ces derniers jours me fournissent un (ou des) sujet(s) tout trouvés. Merci, Iskander, d’ajouter un poème à ma découverte de Vénus Khoury-Ghata. Par ailleurs, tout ce que n’aime pas Patrick Besson mérite, je crois, notre attention ; le mauvais esprit qu’il érige en art de la subjectivité n’a pour effet que de donner envie de lire ce qu’il a détesté, en tous cas en ce qui me concerne. Je n’ai pas encore lu la biographie de Marguerite Yourcenar, mais j’espère le faire bientôt, beaucoup m'y encouragent.
Cher Sauveterre, oui, dans l’absolu, vous avez raison : toute lecture est enrichissement. Cela dit, mon attitude face à ce « vice impuni » tient davantage de la boulimie que de l’analyse intellectuelle. J’ai un tempérament irrésistiblement fasciné par l’addiction, dans quelque domaine que ce soit. Et si je lis, je ne fais pas autre chose. C’est pourquoi je remise un peu mes livres détente ou plaisir, pour garder du temps à la préparation de concours proprement dite (est-ce si évident que mon métier a un lien direct avec les livres ?). Je n’ai déjà que trop de prétextes à faire autre chose, alors… hé bien, j’essaye d’être raisonnable, disons-le ainsi. Même si je reste persuadée, comme vous, que ce que je lis finit toujours par servir.
Pour finir, un mot plus personnel : quelqu'un m'a dit il y a peu que ce blog était le contraire d'un déversoir. Même si j'ai souvent l'impression inverse, je l'en remercie vivement, car je crois qu'on ne pouvait pas me faire plus beau compliment.
Voilà, j'en ai terminé avec les commentaires. j'en profite pour ajouter qu'ils me font toujours plaisir, aussi rares soient-ils. Je n'ai pas une écriture de communication, semble-t-il, du moins si l'on en croit le peu d'échanges qui résultent de mes notes. Beaucoup de blogs génèrent de véritables discussions, ce n’est pas le cas du mien. Mais énonçons l’évidence : je suis heureuse d’être lue, et au bout du compte, cela suffit à mon bonheur. Alors : merci à tous.
09:29 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.10.2008
Ce que j'ai toujours pensé...
Le tout, le rien
Oui, à entendre, oui, à faire mienne
Cette source, le cri de joie, qui bouillonnante
Surgit d’entre les pierres de la vie
Tôt, et si fort, puis faiblit et s’aveugle.
Mais écrire n’est pas avoir, ce n’est pas être,
Car le tressaillement de la joie n’y est
Qu’une ombre, serait-elle la plus claire,
Dans des mots qui encore se souviennent
De tant et tant de choses que le temps
A durement labourées de ses griffes,
-Et je ne puis donc faire que te dire
Ce que je ne sais pas, sauf en désir.
Une façon de prendre, qui serait
De cesser d’être soi dans l’acte de prendre,
Une façon de dire, qui ferait
Qu’on ne serait plus seul dans le langage.
Yves Bonnefoy, in Début et fin de la neige (1991)
11:40 Publié dans Dédicaces du vendredi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.10.2008
Jour de joie
Il y a des jours où les bâtiments semblent générer leur propre lumière. Comme ce matin, par exemple. La lumière ne venait pas du ciel, épaissi de nuages, mais de la pierre elle-même. En cette saison aussi, tout s’aiguise, tout devient plus net, plus découpé, et mon attention si vacillante prend le même chemin. J’en étais presque à souhaiter que le ciel ne se dégage pas.
Mais en réalité, c’est l’entre-deux qui m’intéresse. Le moment mort où les pensées sont encore à bascule, où il semble que tout soit possible, et le meilleur d’abord, et l’excitation du jour à venir juste parce qu’il va venir est comme une minuscule déflagration en soi. Le monde, mon monde du moins, m’est alors immédiat.
Pourtant… pourtant, il ne s’agit pas de faire quoi que ce soit de ces instants-là, tu sais. Juste de les vivre. De les entendre, au sens le plus physique du terme. Peut-être est-ce du gâchis, à vrai dire, je ne suis pas très sûre. Je vois juste l’intense et irrépressible joie qui m’envahit durant quelques secondes, et puis voilà, et puis c’est tout. Et je ne sais jamais comment décrire de tels moments. D’où vient qu’il soit si facile d’écrire la tristesse, et si compliqué d’aborder ce grand territoire inconnu qu’est le bien-être ? Au fond, je dois bien penser que le bonheur est illégitime, que le sentiment d’exaltation, lorsqu’il n’est pas inspiré par quelqu’un ni par un événement précis, est indigne de soi. Qu’il est une preuve de ce que nous ne contrôlons pas grand-chose de notre propre esprit.
Il reste que la joie est bel et bien présente, certains jours. Neutre, et pure peut-être, en tous cas décalée, elle s’impose comme une certitude, et de ne pas savoir d’où elle jaillit ne suffit pas contre son écrasante présence. Je t’écris cela aujourd’hui en songeant, vaguement, aux nombreuses discussions que nous avons pu avoir sur le sens de la vie, sur l’impression de se réaliser absente de nos propres existences. Figure-toi que cette expression, « se réaliser », me fait horreur. De plus en plus. Elle ne veut rien dire, au fond, elle ne sert qu’à justifier nos petites lâchetés quotidiennes, et l’égoïsme fondamental qui nous guide. « Réaliser », à la limite, me conviendrait mieux. Réaliser quoi ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais peu importe. Disons, réaliser au sens anglo-saxon du terme, réaliser ou prendre conscience de l’infinie quantité de choses qui ne dépendent pas de nous, et n’attendent pas après nous pour advenir. Comme cette joie peu avouable qui m’habite aujourd’hui. Pour une fois, je vais oublier l’idée de contrôle qui m’obsède tant. Pour une fois, je vais juste… savourer. Toute à ma joie.
P. S. : ceci est la note qui aurait du paraître lundi soir, et repostée in extenso.
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