01.05.2009

Une dédicace en forme de clin d'oeil

« Je n’ai pas droit aux rêveries :

je suis un dieu, je dois créer.

Je n’ai pas droit au simple amour :

Je suis un dieu, je passe aux actes.

Je n’ai pas droit au mois de mai :

Je suis un dieu, voici décembre.
Je n’ai pas droit à la musique :

Je suis fracas, je suis rupture.

Et je n’ai pas le droit d’interroger

La banquise, l’azur ou l’océan

Puisque j’en suis le responsable.

Je n’ai pas droit au dialogue :

je suis le dieu, et Dieu est seul.

Et le silence, y ai-je droit ?

Je suis un dieu, je dois convaincre.

Et à ma mort, y ai-je droit ?

Je dois être immortel : c’est mon destin.

Puisque je suis un dieu,

j’ai droit à la divinité

mais je ne sais laquelle. »

Alain Bosquet, in Le tourment de Dieu (1985)

29.04.2009

Le féminisme, une question de point de vue ?

Une conversation récente avec une camarade m’a amenée à m’interroger sur la notion de féminisme. Je me souviens de m’être, ici-même, mise en colère contre le traitement réservé par les hebdomadaires à Simone de Beauvoir il y a déjà quelque temps, mais je me souviens aussi que ce qui avait suscité mon agacement était d’abord la manière dont on la considérait, par le petit bout de la lorgnette si j’ose dire. Ce n’était finalement pas un accès de féminisme que de s’élever contre une telle attitude. Bien sûr, la question reste posée : si Beauvoir n’avait été une femme (et une féministe !), aurait-on choisi de la représenter ainsi ? Bien malin qui pourra répondre de manière tranchée.

Tout ceci, en tous cas, pour aborder le vrai sujet de ce billet, qui est donc le féminisme.Je me considère depuis longtemps, depuis que je réfléchis à la question des rapports humains dans le champ forcément étroit de ma propre expérience, comme une féministe, et je n’ai jamais eu besoin de définir le terme pour l’adopter. Or il y a peu, mon père m’a fait la remarque que je n’étais justement pas féministe. J’ai d’abord protesté, et puis, aussi étrange que cela puisse paraître, je me suis aperçue qu’il s’agissait d’un compliment, un compliment «  à rebours ».

Une chose est sûre : je ne suis pas Antoinette Fouque. Ni Caroline Fourest. Je n’aime pas les embrigadements ni les déclarations de principe, et si je dois être parfaitement honnête, je n’ai jamais pensé que les femmes étaient meilleures que les hommes. Ce serait beaucoup plus simple de pouvoir le croire, en fait, un peu comme ce qu’on a entendu récemment en Islande, dont la population durement secouée semble trouver un espoir dans la perspective de (pardon pour l’expression qui me paraît tellement correspondre à la situation) laisser les femmes « faire le ménage ». Je suppose que dans mon esprit, ces fameuses qualités dites féminines sont d’abord un trait culturel, et n’ont aucun rapport avec un fait de nature ; mais dans ce domaine, je suis l’héritière aussi de l’histoire familiale, et plus exactement de la mémoire maternelle. Je reproduis donc, consciemment ou non, les schémas de pensée que l’on m’a enseignés. J’aime me dire féministe, j’aime songer que si je le suis, c’est par enseignement autant que par ressenti.

Pourtant, cette mémoire-là devrait être un partage plus que la transmission d’une expérience personnelle. On n’apprend pas l’histoire des femmes à l’école. Cette manière de réserver la transmission de notre 20ème siècle secoué par la libération des femmes aux personnes qui l’ont vécu, me scandalise. Nous n’en sommes pas à imaginer un échange d’anecdotes au coin de la cheminée ou pire encore, dans la cuisine, mais dans les faits, c’est bel et bien ainsi que les choses se font, non ? Je suppose que si ma conception du féminisme reste aussi floue, c’est en partie parce qu’elle doit presque tout à ce que j’ai entendu dans ma propre famille. Je suppose aussi que pour beaucoup, le féminisme reste soit le produit de femelles hystériques niant la différence des sexes, soit un combat d’arrière-garde à une époque où les femmes travaillent, et ont accès à la pilule comme à l’avortement, ces deux grands débats qui ont structuré le combat féministe dans les années 60. Je n’ai pas envie d’aboyer avec les Chiennes de garde, je n’ai pas envie de prendre position sur la féminisation de la langue française, je n’ai même pas envie de m’interroger sur ce que cela signifie, d’être une femme. Et pourtant, je passe ma vie entière à me poser la question. Parce que j’en suis une, de femme ? Parce que la société me le rappelle sans cesse ? Ou parce que je suis, osons le mot, révulsée à l’idée de la limitation qu’on accole si facilement au genre, quel que soit ce genre ? Oui, en réalité, je crois que ce que je ne supporte pas, c’est de penser qu’être une femme, ou un homme, m’imposerait automatiquement certaines contraintes morales qui définiraient pour jamais ma nature profonde. Rien d’étonnant, alors, que je me sente plus proche d’une Marguerite Yourcenar ou d’une Elisabeth Badinter que du mouvement féministe en tant que tel. Rien d’étonnant non plus à ce que je sois si attentive non pas au sexe ni au genre, mais à l’expérience personnelle. Car je reste persuadée que ce qui nous définit n’est pas une vérité biologique, mais la manière dont nous la vivons. Suis-je féministe ? Au fond, je n’en suis pas sûre. Je ne revendique même pas le droit à l’indifférenciation, et le militantisme n’a jamais été ma tasse de thé. Je serais pourtant toujours préoccupée par la question des femmes dans la société où je vis, et je continuerais sans doute de me demander si cela caractérise ma propre limitation, ma propre soumission aux lois biologiques. Si ce n’était pas le cas, cela voudrait dire que nous, les femmes, sommes vraiment des êtres d’exception. Et qui pourrait croire une énormité pareille ?

27.04.2009

Le soir, en lisant, en écoutant

Il y a des larmes qui ont un goût de terre, et puis d’autres qui sont comme une respiration.

Il y a des larmes dont on ne sait d’où elles viennent, de quel secret recoin d’enfance elles décident soudain de jaillir, de quel souvenir elles sont le rappel douloureux, et puis il y a toutes les autres qui sont la sanction immédiate des choses, réelles et définitives, chasse-chagrins en somme.

Il y a les larmes qu’on verse sans s’en rendre compte, et celles qu’on retient. Parce que c’est de mille façons qu’il s’agit de vivre le chagrin, parce qu’aucune émotion ne ressemble tout à fait à une autre. Parce qu’il est important de compter la peine, pour la rendre réelle.

Et puis il y a ces larmes-là, celles qui refluent, celles qui sont juste une manière de vivre, celles qui disent le bonheur à venir. Celles que je verse parfois en pensant à toi. J’aimerai être en dehors de moi-même pour les regarder couler, pour ressentir à ta place le défi qu’elles doivent constituer, pour les essuyer, peut-être. Les essuyer, et passer à autre chose. Car c’est un moment, rien d’autre, un moment cristallisé où la pensée se fige et où le corps prend les commandes. Parfois, tu sais, il faut pleurer. Comme il t’arrive de le faire dans le silence. Comme je le fais toujours lorsque nous parlons.

Ces larmes-là, elles ne portent pas le nom de chagrin.

20.04.2009

Chanson de geste pour ville creuse

Ciel noir et pierres blanches, c’est ainsi que l’histoire le racontera.

Mais c’est entre nous, entre nos pierres et leur ciel, que  se jouera le sort du monde, décalqué comme une vision d’aujourd’hui transmise de voix en voix jusqu’à la bataille finale.

Pierres blanches sur ciel noir, ne vois-tu pas déjà l’affrontement se dessiner en ombres chinoises sur le présent ?

Nous avons montés nos murs en prières solides, tout autour de nous, pour que chacun puisse choisir son camp. Mais regarde-toi, regarde-les tourner autour de leurs propres remparts, ignorants de l’avenir, inconscients de ce que nous laisserons derrière nous lorsqu’il ne sera plus temps d ‘élever encore la ville pour durer, lorsque nous ferons le compte du peu que nous avons conservé. Ils ne savent pas, ils ne savent rien. Ils passent sous les pierres blanches sans plus voir le ciel noir qui les surplombe, et ils oublient qu’eux-mêmes seront oubliés. Ils oublient qu’ils vont mourir.

Mais pas nos pierres, oh non, pas nos façades bâties avec tant d’obstination pour nous voiler le ciel obscurci et nous raconter l’histoire de notre propre survie en confidences silencieuses. Pas nos murs alignés génération après génération, défi blanc que seul le temps rendra victorieux, crachat au destin dont nous sommes tous les spectateurs. L’histoire le dira, tu sais, cet affrontement muet qui verra des civilisations entières s’engloutir dans leur ignorance. Et que restera-t-il, découpé sur le ciel noir ? Que restera-t-il comme prière à nos dieux absents ? Un peu de nous, en poussière de pierre, ici et là amassée et conservée, un peu de ce qui fut et qui n’est plus. Nous avons tant bâti, nous avons inventé tant de solides remparts pour survivre. Qu’a donc le ciel, de plus puissant que nous ? Pourquoi toute épopée doit-elle devenir un désastre avant d’être rapportée ?

J’ai choisi mon camp, dans la guerre immémoriale. Et toi, où es-tu ?

17.04.2009

Tout meurt

[Hermione à Cléone]

Non, non, il les verra triompher sans obstacle,

Il se gardera bien de troubler ce spectacle.

Je sais de quels remords son courage est atteint.

Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.

Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,

Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?

Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,

Virent périr vingt rois, qu’ils ne connaissaient pas ?

Et moi je ne prétends que la mort d’un parjure,

Et je charge un amant du soin de mon injure ;

Il peut me conquérir à ce prix, sans danger,

Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?

Allons. C’est à moi seule, à me rendre justice :

Que de cris de douleur le temple retentisse.

De leur hymen fatal troublons l’événement,

Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.

Je ne choisirai point dans ce désordre extrême.

Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même.

Je mourrai. Mais au moins ma mort me vengera,

Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.

J. Racine, in Andromaque (V, 3)

"Moi-même en un jour..."

Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.

Je confie à tes soins mon unique trésor,

Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.

De l’espoir des Troyens seule dépositaire,

Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.

Veille auprès de Pyrrhus. Fais-lui garder sa foi.

S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.

Fais-lui valoir l’hymen, où je me suis rangée ;

Dis-lui, qu’avant ma mort je lui fus engagée,

Que ses ressentiments doivent être effacés,

Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.

Fais connaître à mon fils les héros de sa race.

Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.

Dis-lui, par quels exploits leurs noms ont éclaté,

Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.

Parle-lui tous les jours des vertus de son père,

Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.

Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger,

Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.

Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste.

Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste.

Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un  jour,

Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.

 

J. Racine, in Andromaque (IV, 3)

Sauver le fils, pour se souvenir du père

[Andromaque à Hermione]

 

 

Où fuyez-vous, Madame ?

N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux

Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux

Je ne viens point ici par de jalouses larmes,

Vous envier un cœur, qui se rend à vos charmes.

Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer

Le seul, où mes regards prétendaient s’adresser.

Ma flamme par Hector fut jadis allumée,

Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.

Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,

Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour.

Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,

En quel trouble mortel son intérêt nous jette,

Lorsque de tant de biens, qui pouvaient nous flatter,

C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.

Hélas ! lorsque lassée de dix ans de misère,

Les Troyens en courroux menaçaient votre mère,

J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui ;

Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.

Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?

Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.

Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,

Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.

J. Racine, in Andromaque (III, 6)

« Andromaque ne connaît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax »

[Andromaque à Pyrrhus]

 

Je passais jusqu’aux lieux, où l’on garde mon fils.

Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie

Le seul bien qui me reste, et d’Hector et de Troie,

J’allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui,

Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.

J. Racine, in Andromaque (I, 4)

16.04.2009

Racine, encore et toujours

Lu ces jours-ci, comme autant de petites pierres lestant mon temps enfin rendu, deux polars et demi, deux pièces et deux livres de pure théorie littéraire. C’était mon plaisir de la semaine, je suppose, un plaisir légèrement trop boulimique. Il m’en est resté un mauvais goût dans la bouche.

Ce sont surtout les polars qui m’ont lassée à peu près aussi vite que je les ai lus. Il est temps sans doute que je reconnaisse ce genre mort pour moi, au moins en hibernation, puisque je n’y trouve même plus le sentiment de léger tournis qu’il savait susciter autrefois. Restent les pièces, alors. Et dire que je les ai lues est abusif, car il s’agissait d’une énième reprise, d’une énième plongée nécessaire dans ce qui est le cœur des choses. Mais c’est Racine, bien sûr. Racine dont j’avais besoin comme de vacances après une période de travail un peu trop stérilisante. Comme de vacances ? Non, cela ne suffit pas, cela ne suffira jamais à dire l’impérieuse nécessité qui m’a contrainte à retourner à mes livres d’autrefois. Alors demain, ce sera une journée Racine sur ce blog, juste pour le plaisir, juste parce que jamais langage ne fut plus pur que le sien, juste parce qu’un vers me semble parfois pouvoir racheter le monde. Demain sera mon hommage à Andromaque, femme, épouse vivant à l’ombre des morts, rattachée aux vivants par le souvenir d’Hector dans les yeux de son fils, mais déjà si loin, déjà vouée à la dignité de l’absence. Déjà ailleurs.

14.04.2009

Après un week-end prolongé

C’est vrai presque tous les matins, mais ce matin ça l’était davantage encore. Peut-être parce que les couloirs semblaient déserts, peut-être parce que les portes entrebâillées ne disaient rien. Le bâtiment bougeait doucement. C’était ici une corniche qui esquissait un mouvement à l’extrême de mon regard, c’était là une fenêtre qui attendait pas si patiemment d’être ouverte. Le bâtiment rongeait son frein.

Alors je me suis demandée quelle demi-vie meublait son temps, lorsque nous n’étions pas là. Garde-t-il en mémoire l’écho de nos conversations entrecoupées ? Ou n’étions-nous tout le temps de notre présence que des fantômes à ses yeux, des fantômes bavards et agaçants dont il attendait le départ avec impatience ? A notre manière, nous hantons ses murs.

Je savais bien sûr que le bâtiment allait reprendre vie. Inexplicablement, je lui en voulais un peu de cela. De l’entendre respirer ce matin était si intime, si personnel, une conversation chuchotée entre lui et moi qui arrivait trop tôt. De l’entendre respirer je me sentais grandie. Et il m’est venu à l’esprit que ce sont les murs qui nous construisent, même démesurés, même mal intentionnés. Les murs comme seul horizon sur le monde.