23.09.2009
La spectatrice
Posée là, sur le point d’être assise en somme, elle ne regarde pas. « C’est mon monde », a-t-elle dit, et d’un côté s’érige une femme noyée de blanc, des pieds à la tête, et de l’autre c’est l’accumulation du chagrin qui a fait son nid, miroir déformant dont elle évite le reflet. C’est son monde, celui dans lequel elle vit.
Il n’est que silence. Même sa voix, sa voix précise et juste, est tissée de respirations prolongées. L’on s’y engouffre, dans l’abîme qu’elle ouvre, parce que plonger n’est que la face cachée du pire. Son monde à elle s’explore comme une planète inconnue.
C’est la femme en blanc qui sourit pour elle, entre deux voiles pâles. Et le chagrin n’est rien d’autre que la masse de tout ce qu’elle ne dit pas, de tout ce qu’elle ne pense pas peut-être, mais qu’elle sait.
On l’appelle la spectatrice, juste comme ça, entre nous. Pour conjurer la certitude que rien de ce qui se passe ne l’intéresse, qu’elle n’est pas plus présente dans le regard porté sur nous que dans son propre monde. Elle s’assoit là depuis si longtemps, maintenant. La femme en blanc lui tient compagnie. Un jour nous aurons deux statues au lieu d’une pour monter la garde de notre jardin secret.
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21.09.2009
Chère toi,
Aujourd’hui, je voulais te parler de ma lettre, celle d’hier soir, celle qui s’est grossie de la nuit passée et qui est morte, tranquillement, au matin.
Et puis il s’est trouvé qu’elle mentait, cette lettre. Sur toi, sur moi, sur ce qui nous a autrefois habitées. Sur le sens profond de tout ça, tu vois.
Mais au moment même, elle sonnait vrai. Elle disait quelque chose que je ressentais vraiment. L’instant passé, elle est devenue lettre morte, au sens propre. Fallait-il alors la conserver, trace fragile d’une émotion intacte et fugace, ou l’enterrer profondément pour accueillir la suite, le reste de mes pensées ? Je me suis posée la question, je n’y ai pas répondu. Je n’en ai pas envie, voilà. Les émotions à durée de vie limitée, cela m’angoisse.
Tu ne sauras pas ce qu’elle disait, parce que la nuit ne porte pas toujours conseil. Moi-même, je ne sais déjà plus ce que je prétendais écrire. Il fallait le faire, je m’en souviens, mais ce n’était que le geste qui me manquait, le geste physique plus important que le sens lorsque l’heure tourne. Et finalement, le point important de tout cela, c’est que je t’ai écrit. Toute une lettre, avec un début, et une fin, et aucune pause dans mes pensées, au « fil de la plume » vraiment. Comme lorsque nous discutons, sauf qu’y manquait l’immense forêt de nos hésitations verbales. Ce n’était pas une conversation, ça non, nous n’avons pas le don, plutôt une rêverie, une rêverie nocturne. Un impromptu au piano, en somme.
Aujourd’hui, je pense à autre chose. Et dans cet autre chose, tu n’as aucune part. Je t’y regrette, en quelque sorte. Mon mot de ce matin est ma manière de te faire une place là où tu n’es pas, pour conjurer tous ces instants qui t’appartiennent et que je rejette. Bienvenue à toi.
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17.09.2009
In memoriam
J’ai eu du temps, un temps infini, un temps découpé qui s’est construit de veilles successives, de moments de guet.
J’ai eu du temps, et je n’en ai rien fait.
L’esprit occupé à mille choses, peut-être, l’esprit centré aussi sur le silence soudain, l’effacement définitif qui a sanctionné ce temps vide. Rien n’est dit. Rien n’est plus dit que le pire des tracasseries de l’ordinaire, mais certains mots qui devraient l’être ne sont pas prononcés. Silence. Silence pour le silence imposé, silence en écho du silence.
Il ne faut pas parler, c’est tout.
C’est une manière de vivre en soi. Une manière de sentir le poids de l’événement jusque dans son corps, car c’est le cœur qui est lourd, et ce sont les genoux qui tremblent.
Il ne faut pas parler. Lorsque les mots viendront, ce sera trop tard, la défaite sera consommée. Il ne faut pas parler, ni écouter, ni même y penser, à ce temps qui s’écoule pétri d’alertes successives, de piqures d’angoisse. Les choses s’effacent. Le dire accélère leur disparition.
On peut partir sans qu’un mot ne soit accolé au naufrage. Il y a tellement de parasitage à nommer autour. Tellement.
09:17 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
26.07.2009
Ce que les "vieux" écrivains ont à nous dire...
Lu avec plaisir, récemment, les chroniques de François Mauriac sur la télévision éditées chez Bartillat. Il y est bien sûr question d'émissions que je ne connais pas, d'autres dont j'ai entendu parler comme appartenant à "l'âge d'or" de ce média sans jamais les voir. A priori et a posteriori, ce qui a le plus titillé ma mémoire, ce sont les films traités, et certaines pièces de théâtre.
Pourtant l'ensemble est intéressant, à la fois parce que François Mauriac se positionne en spectateur innocent, vierge, ce qui est presque la vérité, et parce que, regardant la télévision, il ne peut pour autant oublier qu'il est écrivain. En le lisant, j'ai trouvé donc un curieux mélange de bonne foi et de réticence. Mauriac voit le Tour de France (c'est de saison) et en conclut qu'il s'agit là du spectacle le plus bête auquel il ait jamais assisté, pour souligner aussitôt la beauté des paysages montrés à cette occasion. D'ailleurs, très vite, le football lui paraît pire encore, ce à quoi, spectatrice d'aujourd'hui et donc soumise à la menace d'un match diffusé par jour, je souscris pleinement. Par contre, Mauriac reste émerveillé du début à la fin par la Piste aux étoiles.
Il commente les grandes émissions littéraires, et déjà se fait jour l'impossible équation entre la pédagogie nécessaire du spectacle télévisuel et le risque de faire un sujet réservé aux seuls initiés. Le livre, les livres, sont dès les débuts enfermés, condamnés. Mais il faut lire ces pages brèves, qui permettent à Mauriac de se souvenir de Gide, de Cocteau, de tous ceux qu'il a connus et vus partir. De Piaf aussi, de Gérard Philippe, "une voix" qu'il n'aimait pas, qui lui manque, parce qu'elle était jeune.
Pas d'actualité dans ses chroniques, domaine qu'il réserve au Bloc-notes, mais la vision affirmée et profondément questionnée en même temps du monde moderne par un catholique dont la foi est essentiellement pessimisme. C'est un vieil homme qui regarde le média neuf qu'est la télévision. La postérité l'inquiète, mais ne réduit pas l'acuité de ses enthousiasmes. Le monde change sous ses yeux, et il continue de le contempler, il en fait partie. Jamais il ne masque qui il est, jamais non plus il n'en tire argument. C'est ce qui fait tout le sel de ses chroniques, et si l'on voit déjà apparaître au fil des pages l'éternelle discussion de la voie étroite entre média culturel et média populaire, l'intérêt à mes yeux a bien été de lire un regard porté sur le monde tel qu'il se montre. Un regard neuf et ancien à la fois, non dépourvu d'indulgence.
12:19 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
17.07.2009
Ciel d'orage
J’ai écouté le bruit des arbres et le silence des rues.
Au loin un autre – quel autre ? - criait.
Le ciel était si mouvant, c’était une nouvelle terre qui se dessinait à l’horizon, pour le seul plaisir de l’inatteignable.
Et nous aurions voulu en être, de ceux-là qui nettoyaient le ciel.
Confidence chuchotée, mirage, j’ai entendu dans le bruit des arbres le chant de notre monde.
Il était inhabité.
Ton nom m’a manqué.
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15.07.2009
Des cris et des coups
Ce sentiment-là, je m’en souviens, il a cheminé en moi toutes dents dehors, comme un minuscule poing foreur et vivant. Il n’a pas rôdé, il a creusé, creusé jusqu’à l’excavation totale, sans se soucier des sillons de chair retournés sur son passage. Il s’est fait de la place, oui. Au détriment de moi.
C’est en ne lui donnant aucun nom que je l’ai apprivoisé.
La discrétion n’est pas son genre. Quand il est là, il tient à le faire savoir, et les joues creuses, les yeux las, le corps qui tremble, c’est son petit monde à lui s’installant peu à peu. Une déferlante ? Jamais, hélas. Jamais rien d’aussi spectaculaire, jusqu’à la déflagration finale. Je ne sais pas de quoi il prend la place à l’intérieur, de quelque chose de vital, sans doute, quelque chose sans lequel on ne peut pas être, mais une fois qu’il est là, bien au chaud, c’est de lui que naît… tout. Y compris la joie.
Certains jours, c’est un enfantement sans douleur. La réalité d’une émotion perçue au travers de tout le corps, physiquement installée, irradiante, irrépressible. Parfois, aussi, lui niché au creux de soi n’est que la bête immonde, et l’étranger devient soi. Le soi d’avant, le soi qui ne savait pas ce que c’était, la liberté.
Ce sentiment-là, il ne meurt pas. Il ne tue pas non plus, d’ailleurs, presque pas, ou alors c’est un accident de parcours. Non, lui, il accumule. Les pensées et les chagrins, les petites exultations quotidiennes, le murmure de toute vie vécue, c’est son trésor à lui. C’est ce qui le solidifie peu à peu.
Il n’a pas de nom. Pas de début. Une fin peut-être, en même temps que soi. Un jour, il y a longtemps, il n’était pas là. Je m’en souviens.
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13.07.2009
Des inconnus qui nous ressemblent
Il y a des gens qu’on reconnaît. Comme parfois on identifie un parfum en croisant des inconnus, il y a des gens qu’on renifle, littéralement. Et je me dis qu’il y a là, dans cette reconnaissante immédiate et implicite, l’esquisse d’une famille inavouée bâtie sur… mais sur quoi, finalement ? Un geste ? Une manière de se tenir ? Je ne sais pas.
C’est physique, pourtant. C’est physique avant d’être, le cas échéant, explicité par des mots.
Je sais avoir pensé, un jour, que les expériences exhalent un certain parfum, et c’est peut-être ce parfum qui nous donne le goût de la familiarité. Quelques personnes sont des voltigeurs, des gens qui connaissent, qui ont connu, qui peut-être connaîtront, le vertige du vide. Cela se voit non pas sur leur visage, ce serait trop simple, j’imagine, mais cela se voit, et je suppose qu’alors il s’agit de gestes bien précis pour dominer les choses, d’une certaine emprise physique qui se veut possibilité de contrôle et ne laisse pas de place au moindre trouble. D’une certaine solidité.
Une fausse solidité, bien sûr. Un rempart érigé trop vite, mais assez haut pour être devenu incontournable, qui contamine l’attitude. Forcément, cela ne peut être que physique, tu sais, sinon, comment expliquer la reconnaissance ? Ce sentiment de voir en l’autre quelque chose de soi qu’on refuse, ou qu’on a connu longtemps auparavant et qui a laissé son empreinte ?
Mais rien n’est jamais identique. Aucune expérience n’est communicable. La proximité ressentie devient un leurre au fur et à mesure du dévoilement, et il en est de la déception comme du reste : elle est à la hauteur de nos faux espoirs. Peut-être est-ce assez de humer un parfum légèrement semblable, au détour d’une rue, sans chercher à comprendre. Peut-être est-ce plus sage.
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07.07.2009
Epidémie
Derrière la porte, il y a quelqu’un. De l’autre côté du bâtiment aussi, je le sais, mais là, derrière la porte de ce bureau, à une épaisseur de peau, il y a quelqu’un.
C’est le contrepoint de son souffle qui accouche du mien.
Mais la ville est morte alentour, théâtre d’ombres ou d’illusions, décor de ce qui fut et qui n’est plus.
Nous sommes les fantômes de nos propres silhouettes.
Aucune chaîne pour nous, cela dit, ni pour moi enfermée derrière ma porte, ni pour celui qui respire si fort de l’autre côté de la cloison. Aucune chaîne, aucun linceul blanc, mais des masques pour protéger notre souffle partagé, et dehors, un monde figé.
Ils ont appelé ça prévention. Derrière la porte, c’est le silence qui ouate la peur inavouée, ici, dans mon espace solitaire, ce sont mes propres battements de cœur dont j’entends l’écho. Tout est semblable, pourtant. La fausse mort de la ville, loin de moi, l’immobilité de ses rives et sentiers, et puis la respiration voisine de la mienne qui me rappelle que dans le désert, nous sommes deux. Désunis. Mais présents.
Peut-être, si nous ôtions nos masques… peut-être, si la porte entre nous s’ouvrait…
Il s’agirait alors de partager un air que chacun de nous pense vicié par l’autre.
Et de ré habiter notre ville d’antan.
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22.06.2009
Ci-gît un homme dont le nom fut écrit dans l’eau
Cette épitaphe, de Yeats, je crois, me hante depuis longtemps, non pas seulement qu’elle exprime l’inanité de toute vie, à fortiori de toute gloire littéraire ou autre, mais plutôt parce qu’écrire dans l’eau est un rêve. Un rêve de fou, qui verrait se confondre l’acte physique de former les mots avec la totale fluidité du support, et ne resterait qu’une flaque liquide de l’effort produit.
Une mort d’homme ne mérite pas davantage, puisque par définition elle n’est rien. Mais on a écrit le nom de cet homme, on a écrit qu’il avait été écrit dans l’eau, disparu aussitôt, bien sûr, et on s’en souvient. Pas du nom. Pas de l’existence même de cet homme. Sûrement pas de ce qu’il aurait accompli de son vivant non plus, ils sont bien rares, les actes dignes de nous survivre. On se souvient juste que quelqu’un a écrit quelque chose.
Je ne connais pas de plus belle justification à la littérature que celle-là, qui est mensonge, qui est promesse d’oubli du fait et pourtant mémoire en marche de sa propre réalisation concrète. J’écris. J’oublie ce que j’ai écrit, j’oublie même qu’un jour un « je » a écrit, mais peu importe, car il y a tant de je possibles et tant d’écrits interchangeables. Et tant de sens à donner aussi. Nous reste la réalité de l’écriture. Elle, tangible, elle, solide même dans l’eau, elle qui est notre vraie mémoire. Elle qui devrait être le seul lieu du repos.
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17.06.2009
Mort intérieure
Ce matin, le réveil fut une sortie de terre. Littéralement. Je m’échappais d’un rêve qui était agréable mais allait se terminer en tragédie, je le savais parce que je tentais sans cesse de remettre le compteur au début. Brutalement tirée du sommeil par un coup de sonnette qui a résonné dans mon appartement à 4 heures du matin, j’ai eu l’impression de me lever cadavre. Et cadavre je suis restée, à l’instant où j’écris ces lignes.
Mais ce n’est rien, en fait. C’est juste que je suis enterrée vivante. Que j’étouffe. Que l’année à venir sera hors de moi au moins autant que l’année qui est en train de s’achever. L’idée de des semaines entières, de mois, s’échappant sans que j’y puisse rien me tétanise. La vie me dévore, l’autre vie, celle qui me passionne et que pourtant, viscéralement, intuitivement, je ne peux m’empêcher de redouter. Je ne suis plus très sûre de ce que je donne, je sais seulement que je le donne au lieu de garder mes forces. Et ce sont des silences imposés qui se multiplient en moi. Mon rêve bien sûr, n’était rien d’autre qu’un rêve, et ce coup de sonnette dont j’ai eu tellement peur a eu le mérite de m’en sortir. Mais que les choses soient si simples, non, je ne veux pas le croire. Je ne veux pas être la proie de ce cadavre intérieur qui ne se laisse même plus envahir par l’abattement, qui a raidi toutes mes émotions. Je veux vivre de nouveau. Sentir, avec un peu de chance, la réalité des choses, palper à tort et à travers la matière même des rêves, ne plus avoir peur, surtout.
Est-ce qu’on décide de ces choses-là ?
Ou est-ce que tout le monde meurt à petit feu, et je ne le savais pas ?
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