01.05.2009

Une dédicace en forme de clin d'oeil

« Je n’ai pas droit aux rêveries :

je suis un dieu, je dois créer.

Je n’ai pas droit au simple amour :

Je suis un dieu, je passe aux actes.

Je n’ai pas droit au mois de mai :

Je suis un dieu, voici décembre.
Je n’ai pas droit à la musique :

Je suis fracas, je suis rupture.

Et je n’ai pas le droit d’interroger

La banquise, l’azur ou l’océan

Puisque j’en suis le responsable.

Je n’ai pas droit au dialogue :

je suis le dieu, et Dieu est seul.

Et le silence, y ai-je droit ?

Je suis un dieu, je dois convaincre.

Et à ma mort, y ai-je droit ?

Je dois être immortel : c’est mon destin.

Puisque je suis un dieu,

j’ai droit à la divinité

mais je ne sais laquelle. »

Alain Bosquet, in Le tourment de Dieu (1985)

17.04.2009

Tout meurt

[Hermione à Cléone]

Non, non, il les verra triompher sans obstacle,

Il se gardera bien de troubler ce spectacle.

Je sais de quels remords son courage est atteint.

Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.

Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,

Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?

Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,

Virent périr vingt rois, qu’ils ne connaissaient pas ?

Et moi je ne prétends que la mort d’un parjure,

Et je charge un amant du soin de mon injure ;

Il peut me conquérir à ce prix, sans danger,

Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?

Allons. C’est à moi seule, à me rendre justice :

Que de cris de douleur le temple retentisse.

De leur hymen fatal troublons l’événement,

Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.

Je ne choisirai point dans ce désordre extrême.

Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même.

Je mourrai. Mais au moins ma mort me vengera,

Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.

J. Racine, in Andromaque (V, 3)

"Moi-même en un jour..."

Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.

Je confie à tes soins mon unique trésor,

Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.

De l’espoir des Troyens seule dépositaire,

Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.

Veille auprès de Pyrrhus. Fais-lui garder sa foi.

S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.

Fais-lui valoir l’hymen, où je me suis rangée ;

Dis-lui, qu’avant ma mort je lui fus engagée,

Que ses ressentiments doivent être effacés,

Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.

Fais connaître à mon fils les héros de sa race.

Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.

Dis-lui, par quels exploits leurs noms ont éclaté,

Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.

Parle-lui tous les jours des vertus de son père,

Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.

Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger,

Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.

Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste.

Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste.

Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un  jour,

Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.

 

J. Racine, in Andromaque (IV, 3)

Sauver le fils, pour se souvenir du père

[Andromaque à Hermione]

 

 

Où fuyez-vous, Madame ?

N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux

Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux

Je ne viens point ici par de jalouses larmes,

Vous envier un cœur, qui se rend à vos charmes.

Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer

Le seul, où mes regards prétendaient s’adresser.

Ma flamme par Hector fut jadis allumée,

Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.

Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,

Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour.

Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,

En quel trouble mortel son intérêt nous jette,

Lorsque de tant de biens, qui pouvaient nous flatter,

C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.

Hélas ! lorsque lassée de dix ans de misère,

Les Troyens en courroux menaçaient votre mère,

J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui ;

Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.

Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?

Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.

Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,

Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.

J. Racine, in Andromaque (III, 6)

« Andromaque ne connaît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax »

[Andromaque à Pyrrhus]

 

Je passais jusqu’aux lieux, où l’on garde mon fils.

Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie

Le seul bien qui me reste, et d’Hector et de Troie,

J’allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui,

Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.

J. Racine, in Andromaque (I, 4)

27.02.2009

La voix

Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante

Avec cette voix sourde et pure un si beau chant ?

Serait-ce hors de la ville, à Robinson, dans un

Jardin couvert de neige ? Ou est-ce là tout près,

Quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât ?

Ne soyons pas impatients de le savoir

Puisque le jour n’est pas autrement précédé

Par l’invisible oiseau. Mais faisons seulement

Silence. Une voix monte, et comme un vent de mars

Aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient

Sans larmes, souriant plutôt devant la mort.

Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte ?

Nul ne le sait. Mais seul peut entendre le cœur

Qui ne cherche la possession ni la victoire.

 

Philippe Jacottet, in Poésie (1946-1967)

13.02.2009

Hiver VI

Je ne suis plus qu’avec toi depuis si longtemps.

Les basses forêts de l’hiver sur l’horizon

Assiègent depuis si longtemps notre royaume.

 

Tes regards sont les matins fragiles du ciel.

Ton geste a la gravité du nuage errant.

Si tu rêves le jour s’arrête sur les flaques.

Une ombre s’assied près de nous si tu t’endors.

 

Plus un fruit, pas de fleurs encore, aucun tapage,

Aucun feuillage à part d’erratiques genièvres,

Point de passant sinon la corneille ou la pie

Ou l’heure avec son pas tranquille à travers champs.

 

Les dieux ? quels dieux ? à moins de ton rire insolite

A la croix des chemins vicinaux, ton rire

Avec pour temple un silence énorme au-dessus.

Jean Grosjean, in Hiver,1964

05.12.2008

Langue et remémoration

"[…] J’avais oublié l’Anderer. J’avais oublié le lieu où je me trouvais. Mais soudain mon vertige cessa net. Je venais de tourner une page, et c’est alors qu’était apparue sous mes yeux, fragile comme des fils de la Vierge, d’une taille si minuscule qu’elle semblait presque irréelle, avec des pétales bleus frangés d’un liséré pâle et rose qui, à la façon de petites mains attentionnées, entouraient pour les protéger et les servir les étamines d’or disposées en couronne, la pervenche des ravines.

Sans doute ai-je poussé un cri. Il y avait la peinture de cette fleur là, devant moi, attestant de sa réalité, dans cet antique et somptueux livre posé sur mes genoux, et il y avait aussi le visage de l’étudiant Kelmar, qui s’invitait par-dessus mon épaule, lui qui m’avait tant parlé d’elle et qui m’avait fait promettre de la trouver. […]"

Philippe Claudel, in Le rapport de Brodeck, p. 303

21.11.2008

Le coeur du métier

 

Les lunettes

 

 

J’étais un livre. On effeuillait mes pages

Pour découvrir des signes, des empreintes

Or, je rêvais des archives terrestres

Ou d’un feu noir, mais chacun me lisait.

Des doigts mouillés, , des feuillets et des notes

Sur tout mon corps, et même cette plante

Se desséchant entre mes dents. La mordre

Fut mon désir tout le long d’un hiver.

Déchirez-moi. Je suis autre que Bible,

Autre que vers d’un poème fardé

Car je suis chair, et livre est la parure

Où je me cache. Et nul ne trouvera

Le seul secret que je cache en mes pages.

Il faut me lire avec les yeux.

 

Robert Sabatier, in Les poisons délectables, 1965.

07.11.2008

J'ai déjà cité un extrait de cet ouvrage,

mais quelqu'un en m'en parlant cette semaine m'a donné envie d'y revenir. Alors, voilà, pour la beauté de ce "souffles" pluriel...

 

"Je ne tomberai pas. J’ai atteint le centre. J’écoute le battement d’on ne sait quelle divine horloge à travers la mince cloison charnelle de la vie pleine de sang, de tressaillements et de souffles. Je suis près du noyau mystérieux des choses comme la nuit on est quelquefois près d’un cœur."

Marguerite Yourcenar, in Feux (p. 112)

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