01.08.2008

Au fond du coeur

    Au fond du coeur, au fond de notre coeur, un beau jour, le beau jour de tes yeux continue. Les champs, l'été, les bois, le fleuve. Fleuve seul animant l'apparence des cimes. Notre amour c'est l'amour de la vie, le mépris de la mort. A même la lumière contredite, souffrante, une flamme perpétuelle. Dans tes yeux, un seul jour, sans croissance ni fin, un jour sur terre, plus clair en pleine terre que les roses mortelles dans les sources de midi.

    Au fond de notre coeur, tes yeux dépassent tous les ciels, leur coeur de nuit. Flèches de joie, ils tuent le temps, ils tuent l'espoir et le regret, ils tuent l'absence.

    La vie, seulement la vie, la forme humaine autour de tes yeux clairs.

 

Paul Eluard, in Donner à voir 

11.07.2008

Qu'écrire sur sa tombe ?

Epitaphe

 

J'ai vécu sans nul pensement,

me laissant aller doucement

A la bonne loi naturelle,

Et si m'étonne fort pourquoi

La mort daigna songer à moi,

Qui n'ai daigné penser à elle.

 

Mathurin Régnier 

04.07.2008

N'avions-nous pas eu une longue discussion sur celui-là ?

Il me semble que si, il me semble que la question tournait autour d'arguments pertinents comme : adjectifs et adverbes, quelle horreur !

 

Et pourtant... et pourtant, je trouve ces quelques mots magnifiques, encore aujourd'hui. Alors, en manière de clin d'oeil, voici.

 

 

 

Mes statues

 
  J’ai mes statues. Les siècles me les ont léguées : les siècles de mon attente, les siècles de mes découragements, les siècles de on indéfinie, de mon inétouffable espérance les ont faites. Et maintenant elles sont là.

  Comme d’antiques débris, point ne sais-je toujours le sens de leur représentation.

  Leur origine m’est inconnue et se perd dans la nuit de ma vie, où seules leurs formes ont été préservées de l’inexorable balaiement.

  Mais elles sont là, et durcit leur marbre chaque année davantage, blanchissant sur le fond obscur des masses oubliées.

 

   Henri Michaux, in Epreuves, exorcismes 1940-1944

 

 

 

13.06.2008

Un peu de sagesse

 

 

La voie qui peut s'énoncer

N'est pas la voie pour toujours

Le nom qui peut la nommer

N'est pas le nom pour toujours

 

Lao Tseu, Tao te King, 1 

06.06.2008

Rencontrer les auteurs...

    J'ai parlé plusieurs fois, ici-même, de Pierre Maubé et de son travail que je découvre petit à petit. Je profite de la tenue prochaine du Marché de la poésie pour mettre en dédicace un extrait de son oeuvre Nulle part, que j'avais brièvement évoquée à l'occasion d'une précédente note. Et je signale à tous ceux qui auraient envie d'en savoir plus d'aller faire un tour jeudi 19 juin, place Saint-Sulpice (Paris 6è) au Marché de la poésie, l'endroit où on vit, on parle et on rit de la poésie. Pierre Maubé y sera d'ailleurs pour une signature ce même jour à partir de 17h30, au stand des éditions Eclats d'encre (qui ont publié son dernier opus Psaume des mousses). Voici l'extrait promis :

 

 

Nous n’avons plus le temps de nos silences,

Nous n’avons plus l’effort de notre voix,

Nous retenons le sable entre nos doigts.

 

Nous ne savons plus ce qui nous fonde,

Nous n’avons plus la force des regrets,

Ils sont en nous            dans la boue nue.

 

Nous nous tenons couchés dessous le monde,

Nous partageons plus d’un regard caché,

Nous oublions le battement des fièvres.

 

Nous n’avons plus la place de vouloir.

 

Pierre Maubé, in Nulle part (prix Troubadours 2006)

 

 

 

30.05.2008

Parce que j'aurais tant voulu écrire ces mots : "les corridors de la fuite"

« […] Je ne serai jamais vaincue. Je ne le serai qu’à force de vaincre. Chaque embûche déjà déjouée m’enfermant dans l’amour qui finira par être ma tombe, je terminerai ma vie dans un cachot de victoires. Seule, la défaite trouve des clefs, ouvre les portes. La mort pour atteindre le fuyard doit se mettre en mouvement, perdre cette fixation qui nous fait reconnaître en elle le dur contraire de la vie. Elle nous donne la fin du cygne frappé en plein vol, d’Achille saisi aux cheveux par on ne sait quelle Raison sombre. Comme pour la femme asphyxiée dans le vestibule de sa maison de Pompéi, la mort ne fait que prolonger dans l’autre monde les corridors de la fuite. Ma mort à moi sera de pierre. Je connais les passerelles, les ponts tournants, les pièges, toutes les sapes de la Fatalité. Je ne puis m’y perdre. La mort, pour me tuer, aura besoin de ma complicité. […] »

 

Marguerite Yourcenar, in Feux (Gallimard, pp. 38-39)

23.05.2008

Est-ce que quelqu'un a une idée de l'auteur ?

 

Au bois dormant

 

 

La princesse, dans un palais de rose pure,

Sous les murmures, sous la mobile ombre dort,

Et de corail ébauche une parole obscure

Quand les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.

 

Elle n’écoute ni les gouttes, dans leurs chutes,

Tinter d’un siècle vide au lointain le trésor,

Ni, sur la forêt vague, un vent fondu de flûtes

Déchirer la rumeur d’une phrase de cor.

 

Laisse, longue, l’écho rendormir la diane,

O toujours plus égale à la motte liane

Qui se balance et bat tes yeux ensevelis.

 

Si proche de ta joue et si lente la rose

Ne va pas dissiper ce délice de plis

Secrètement sensible au rayon qui s’y pose

 

P.S. : ça ressemble à du Nerval, mais je n'ai pas retrouvé les références 

09.05.2008

"Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été..."

 

 

Andromaque

 

 

Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.

Je confie à tes soins mon unique trésor :

Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.

De l’espoir des Troyens seule dépositaire,

Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.

Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :

S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.

Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;

Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,

Que ses ressentiments doivent être effacés,

Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.

Fais connaître à mon fils les héros de sa race ;

Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.

Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclatés,

Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;

Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;

Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.

Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :

Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.

Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste ;

Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;

Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour

Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.

 

Jean Racine, in Andromaque, Acte IV, scène 1 

 

02.05.2008

Désir d'ailleurs

 

 

La terre

 

 

Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre,

Au-dessus des cornes venimeuses de la terre.

Il n’y a de paix qu’au-dessus des serpents de la terre,

La terre est une grande bouche souillée,

Ses hoquets, ses rires à gorge déployée,

Sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort

Me triturent l’âme. Attirez-moi dehors !

Secouez-moi ! empoignez-moi, et toi terre chasse-moi.

Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie

Que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.

Je craque de discordes militaires avec moi-même,

Je me suis comme une poulie, une voiture de dilemmes

Et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.

Je vous envie, phénix, faisans dorés, condors…

Donnez-moi une couverture volante qui me porte

Au-dessus du tonnerre ; dehors au cristal de vos portes.

 

Max Jacob, in Sacrifice impérial

25.04.2008

Victor Hugo, encore et toujours...

 

Certe, elle n'était pas femme et charmante en vain

 

Certe, elle n'était pas femme et charmante en vain,
Mais le terrestre en elle avait un air divin.
Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies ;
Elle acceptait l'amour et tous ses incendies,
Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas,
Ne se refusait point et ne se livrait pas ;
Sa tendre obéissance était haute et sereine ;
Elle savait se faire esclave et rester reine,
Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu
Que d'avoir tout donné sans avoir rien perdu !
Elle était nue avec un abandon sublime
Et, couchée en un lit, semblait sur une cime.
A mesure qu'en elle entrait l'amour vainqueur,
On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur ;
Elle vous caressait avec de la lumière ;
La nudité des pieds fait la marche plus fière
Chez ces êtres pétris d'idéale beauté ;
Il lui venait dans l'ombre au front une clarté
Pareille à la nocturne auréole des pôles ;
A travers les baisers, de ses blanches épaules
On croyait voir sortir deux ailes lentement ;
Son regard était bleu, d'un bleu de firmament ;
Et c'était la grandeur de cette femme étrange
Qu'en cessant d'être vierge elle devenait ange.

 

Victor Hugo, in Toute la lyre 

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