01.11.2009
Le goût de l'ailleurs
Qui dira l’ineffable beauté des feuilles mortes répandues sur les trottoirs martelés ?
Qui dira les cruelles ombres chinoises des troncs noirs sur le carré sombre de la nuit ?
Qui dira mon souffle en apnée, porté par rien, soutenu de rêves ? Et les murs invisibles lentement écartés à chacun de mes pas, barrages successifs qui ne sont que l’écho de mes peurs intimes ? Et le vent froid venant pousser toujours plus près de l’abîme ?
Qui dira l’instant même où la nuit étale viendra engloutira les arbres, et leurs ombres, et l’amas craquant linceul à mes pas ?
Qui dira mon histoire lorsque tout sera fini ?
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29.10.2009
Le Voleur de clés
C’est un nom que l’on chuchote de porte en porte, un nom qui se murmure de peur d’être trop entendu, qui monte et descend sans fin sur le fil de nos voix, qui se répète en litanie effrayée. Un nom qu’un seul peut endosser.
Le Voleur de clés.
Nul ne l’a jamais vu, dans ce royaume, nul ne le verra jamais, car il faut des portes pour faire apparaître le Voleur de clés, et les portes ici sont de bois et d’acier, pour ne laisser filtrer de l’âme qu’un soupçon.
Nul ne l’a jamais vu, le Voleur de clés.
On raconte qu’il fut un jour autre, un homme portant le nom de tout homme, et qu’on le reconnaissait alors à ses paroles que portait le vent. On raconte aussi que sa tâche accomplie, il redeviendra ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Mais on raconte tellement de choses que plus personne ne sait où est la réalité.
Et le Voleur de clés, on ne le voit jamais.
Il en est qui doutent de son existence, savez-vous ? Il en est qui prétendent se moquer de la légende.
Mais moi, je l’ai entendu. Un jour, ou une nuit peut-être, il y a longtemps en tous cas, j’ai entendu son pas. Et le cliquètement des clés qu’il avait volées. Je sais que c’était lui parce que derrière notre porte, son ombre gagnait jusqu’au bout du monde. Il a pris notre clé, ce jour-là. Il ne l’a jamais rendue, elle est sienne parmi les milles autres déjà dérobées, et ça n’a pas d’importance, car tous chuchotent son nom de porte en porte, en murmure recueilli qui est notre manière d’exister encore, malgré lui. Lui, le Voleur de clés.
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19.10.2009
Votre foi, mon refus
Une discussion récente m’a renvoyée des années en arrière, avec une violence que je n’avais certes pas préméditée. Il était question de foi, et j’imagine que cela te rappellera quelque chose. Question de foi, d’une foi réelle, pratique, quotidienne, que j’ai à mon habitude soumise aux nécessités forcément supérieures du « rationnel ». Je suppose que l’on pourrait me rétorquer sans trop de risque qu’en ce qui concerne le rationnel, c’est moi-même qui fait preuve de foi, et d’une foi pour le coup irrationnelle, mais bon, le point n’est pas là. J’ai besoin de tangible, tu le sais. Je n’entends aucune voix, je ne sens aucune présence qui me « hurlerait aux oreilles », et c’est ainsi.
Mais ce qui m’a stupéfiée, lors de cette récente conversation (avec quelqu’un qui donc était catholique convaincu), c’est la colère qui m’a envahie à l’hypothèse que, fermant portes et fenêtres à la foi, je ratais une occasion. Que c’était dommage. Et qu’il fallait prier pour que le jour de la rencontre arrive enfin. Système pour système, je me flatte souvent de vouloir découvrir celui des autres, même de l’essayer, pourquoi pas. Mais en réalité, dans cette conversation, il n’était pas question de deux systèmes de pensées. Il y avait d’un côté ma conception des choses, insatisfaisante, cynique sans doute, mais rationnelle et dont la logique me convient à défaut d’autre chose. Et puis, de l’autre, il y avait une vérité ressentie. Nous n’étions pas sur le même terrain, ce qui faisait de tous mes arguments une attaque involontaire, de tous les témoignages de mon vis-à-vis la simple expression de l’irrationalité. Jusqu’ici, tu me diras, rien de nouveau. Mais j’ai reçu la déclaration finale, le « je prierai pour que tu entendes enfin l’appel », comme une insulte. Parce que d’abord, je n’ai jamais demandé à être sauvée, sauvée de quoi, je te le demande. Ensuite parce que nom d’un chien, qui peut se permettre de penser à ma place ce qui serait mieux pour moi ?
Et voilà, à partir de là, je ne pouvais plus rien entendre. Et j’en étais finalement au même point qu’11 ans plus tôt, avec autant de mépris pour tout ce qui prétendrait décider à ma place, mais tellement, tellement plus de colère qu’autrefois. Cela m’a surprise. Cela m’a prouvé qu’indifférence bien pensée et résistance viscérale ne sauraient se confondre, quoi que j’aie pu vouloir croire durant ces 11 années. Et, évidemment, j’ai pensé à toi. J’ai essayé de me rassurer en songeant que dans tout ça, ce qui me mettait en colère, c’était toi, ton avis, ta conception, et pas la personne qui me faisait face, mais en réalité, cela n’avait rien de rassurant, n’est-ce-pas ? Je ne comprends pas, je ne comprendrais sans doute jamais cette fameuse présence qui vous inonde d’amour et vous révèle à vous-même. Je n’arrive même pas à écouter vos témoignages sans sourire. Si la vie sans Dieu, pire encore, la mort sans Dieu, est ce que vous appelez l’enfer, alors oui, sans doute, vous avez la responsabilité de vous lamenter sur ma propre obstination à ne jamais croire. Mais je dois dire, plus le temps passe, et plus cette idée me rend furieuse.
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17.10.2009
Paysages
Ce moment, ce moment précis, où un visage devient l’horizon, où l’horizon même n’a plus de contours que ceux de la peau, et ses crevasses minuscules sur lesquelles le goût du vertige surprend, et ses affaissements imperceptibles qui sont tout un discours silencieux, et ce grain unique de l’épiderme vu de près, nouvelle terre pour de nouveaux rêves, ce moment précis est une trahison.
Mais une bien belle trahison, si belle qu’on veut y croire. Et il faut toucher, alors, ce tranquille horizon qui prend figure humaine, en tracer la géographie du bout des doigts pour la ressentir à soi, au moins par le corps. Parce que derrière lui, c’est le reste du monde qui menace de déferler. Se rapprocher encore, aller plus près, toujours plus près, se fondre en lui, accepter enfin l’élan qui pousse à tenter d’épouser la chaleur de l’autre, boire son odeur amère, abolir la distance physique, l’annihiler même à toutes forces, parce qu’enfin c’est dans sa peau qu’on se sent bien, dans sa peau, pas dans la réalité, et voilà, le monde s’arrête.
Ce n’est qu’un visage, visage parmi la foule, visage qui semble un instant celui qu’on a voulu aimer, et c’est déjà fini. L’horizon a repris corps. La distance aussi, car il y a l’immensité qui continue de séparer nos deux corps, aussi proches que nous essaierons d’être. Ce n’est qu’un visage, mais c’est le tien, partout dessiné, borne à tous mes regards, et le monde est autre d’être habité par le souvenir de toi. Ce n’est qu’un visage aimé.
Non, cette fois, je ne m’approcherai pas. Il n’y aura pas de mensonge du corps, rien d’autre que le vide entre nous, parce que je veux voir le reste du monde lorsqu’il te regarde. Que mon horizon devienne infiniment partagé. Ce sera beau, ce sera vain, ce sera la trahison que tu me reproches, mais écoute, rien qu’un instant, laisse-moi y croire. Laisse-moi croire que moi aussi, je peux donner ses couleurs à la réalité. Nous verrons bien, tu sais, ce qui se passera. Nous verrons bien qui aime.
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05.10.2009
Cliché or not cliché ?
L’autre soir, en me promenant, j’ai profité d’une belle lune. Une lune pleine, bien crémeuse, bref une lune de cliché. Elle avait quand même un petit côté parisien, puisqu’on ne voyait aucune des étoiles qui devaient pourtant accompagner ce ciel clair, mais à part ça, c’était une lune de roman.
Sur le moment, évidemment, je n’ai pas pensé à la décrire, je l’ai juste admirée. J’aime bien la lune. En continuant ma promenade, j’ai pensé à ce que je pourrai en dire, ici même, note rapide d’un instant de beauté, et c’est alors seulement que je me suis trouvée confrontée au cliché. Au cliché pur et dur. Qu’allais-je raconter, en fait ? De quoi allais-je témoigner qui n’avait pas déjà été relevé mille fois ? Le problème du cliché, c’est bien qu’il contient une part de vérité, ou plutôt de réalité, incontournable. Rien ne ressemble plus à une description de lune qu’une… ma foi, description de lune.
J’en ai donc conclu que je n’avais rien à dire d’intéressant sur la petite lune qui montait derrière mon épaule, l’autre soir. Ni sur l’étrange émotion que suscitait en moi ce spectacle, si fréquent pourtant, chaque fois nouveau à mes yeux. D’ailleurs, ai-je jamais quelque chose à dire à propos de ce genre de beauté ? Un petit moment agréable est devenu simplement douloureux, parce qu’impossible à mettre en mots de manière adéquate. Cela m’a renvoyée à deux notions aussi désagréables l’une que l’autre, et que j’avais momentanément écartées : d’abord, l’incommunicabilité radicale de tout ce qui est de l’ordre du ressenti, ensuite la vérité du fait que tout a déjà été dit sur tout. Mais les deux ne sont-elles pas contradictoires, au fond ? Pas vraiment, je suppose, elles sont simplement, l’une et l’autre, paralysantes. Bref, j’ai regardé la lune, l’autre soir, et je n’ai pensé à rien de spécial en le faisant. C’était beau. Le moment est passé. Je n’avais pas grand-chose à dire. Peut-être fallait-il juste accepter le cliché pour savourer l’instant. Peut-être ai-je laissé gâcher un plaisir simple par le désir de le rapporter, ce qui revient à dire que l’échec est double. J’aurais bien voulu qu’il en soit autrement, bien voulu que des mots viennent sanctionner un moment particulier, mais ni le moment lui-même, ni les mots qui venaient pour le décrire, n’étaient intéressants, voilà tout. Et je ne me suis pas battue pour qu'ils le deviennent.
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29.09.2009
Paris
Les feuilles commencent à pousser sur le bitume. Le jardin du Luxembourg entame son agonie tranquille, en rouge et brun, et Paris, mon Paris, doucement, revêt les habits de l’automne.
Il fait chaud encore. Pourtant je sens doucement monter les débuts de nuit le soir, grignotant nos journées paralysées par le temps utile, offrant des espaces soudains de suspension dans une course perpétuelle. L’automne arrive en silence. Il fait de l’aube une attendue, une espérée, délicatement il peint le ciel de couleurs douces. Il nous fait aimer des bâtiments dressés parce qu’il en brouille les lignes fermes. Il nous fait aimer la ville, comme une nature imaginaire.
L’automne arrive en silence. Il y a bien quelques masques, de ci, de là, quelques rappels d’une réalité qu’on nous dépeint inquiétante et dangereuse. Mais Paris à l’automne, c’est, simplement, la plus belle ville du monde. L’antichambre de l’hiver ici se transforme en redécouverte d’un territoire si familier pourtant. Paris entre dans sa mue, et bientôt, ce seront des ponts nus qui en composeront le décor, et bientôt, l’hiver éclairera tout de sa lumière sans fard. Que commence enfin la plus belle saison de ma ville.
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25.09.2009
Ecrire et lire
C’est un peu étrange, ce qui m’arrive en ce moment. Ou plutôt, ce qui arrive à mon blog, et qui me rappelle que justement, ceci, cet espace où j’écris, est un blog. J’ai tellement l’habitude du silence pour seul accompagnement que j’en oublie parfois ceux qui passent ici et lisent un peu, ou beaucoup ou de temps en temps.
Et voilà que tout à coup, par le caractère liant de ce qu’on appelle (étrangement) la blogosphère, des gens viennent, qui disent qu’ils sont venus, qui laissent une trace de leur parcours. Je suis, c’est vrai, déstabilisée. Touchée aussi, à plus d’un titre, la plupart de ceux qui me connaissent sauront pourquoi. Je pratique depuis longtemps une sorte d’écriture miroir. Je sais en général très précisément qui est le destinataire des mots déposés ici, comme en transit, et il ne m’arrive que rarement de penser aux autres. Mais qu’on vienne me dire, sur tel ou tel billet, l’effet produit à la lecture, souvent très éloigné de ce que j’avais voulu exprimer, que gentiment l’on parle de l’écriture elle-même… c’est nouveau pour moi. Un peu perturbant, parce que je suis contrainte de réfléchir sur mes mots alors que mon habitude est de fermer portes et fenêtres après chaque billet. Un peu étonnant, aussi, parce que je n’attendais pas forcément telle ou telle réaction. Agréable, enfin, dans la mesure où ceux qui commentent me disent qu’ils ont été touchés. Pour une fois, le miroir est placé face à quelqu’un d’autre, voilà. Alors je remercie tous ceux qui, voyageant de Petites paroles inutiles jusqu’ici, ont eu la gentillesse de signer leur séjour. Et plus particulièrement, merci à Julie, dernière venue dont le commentaire m’a fait chaud au cœur.
10:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
23.09.2009
La spectatrice
Posée là, sur le point d’être assise en somme, elle ne regarde pas. « C’est mon monde », a-t-elle dit, et d’un côté s’érige une femme noyée de blanc, des pieds à la tête, et de l’autre c’est l’accumulation du chagrin qui a fait son nid, miroir déformant dont elle évite le reflet. C’est son monde, celui dans lequel elle vit.
Il n’est que silence. Même sa voix, sa voix précise et juste, est tissée de respirations prolongées. L’on s’y engouffre, dans l’abîme qu’elle ouvre, parce que plonger n’est que la face cachée du pire. Son monde à elle s’explore comme une planète inconnue.
C’est la femme en blanc qui sourit pour elle, entre deux voiles pâles. Et le chagrin n’est rien d’autre que la masse de tout ce qu’elle ne dit pas, de tout ce qu’elle ne pense pas peut-être, mais qu’elle sait.
On l’appelle la spectatrice, juste comme ça, entre nous. Pour conjurer la certitude que rien de ce qui se passe ne l’intéresse, qu’elle n’est pas plus présente dans le regard porté sur nous que dans son propre monde. Elle s’assoit là depuis si longtemps, maintenant. La femme en blanc lui tient compagnie. Un jour nous aurons deux statues au lieu d’une pour monter la garde de notre jardin secret.
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21.09.2009
Chère toi,
Aujourd’hui, je voulais te parler de ma lettre, celle d’hier soir, celle qui s’est grossie de la nuit passée et qui est morte, tranquillement, au matin.
Et puis il s’est trouvé qu’elle mentait, cette lettre. Sur toi, sur moi, sur ce qui nous a autrefois habitées. Sur le sens profond de tout ça, tu vois.
Mais au moment même, elle sonnait vrai. Elle disait quelque chose que je ressentais vraiment. L’instant passé, elle est devenue lettre morte, au sens propre. Fallait-il alors la conserver, trace fragile d’une émotion intacte et fugace, ou l’enterrer profondément pour accueillir la suite, le reste de mes pensées ? Je me suis posée la question, je n’y ai pas répondu. Je n’en ai pas envie, voilà. Les émotions à durée de vie limitée, cela m’angoisse.
Tu ne sauras pas ce qu’elle disait, parce que la nuit ne porte pas toujours conseil. Moi-même, je ne sais déjà plus ce que je prétendais écrire. Il fallait le faire, je m’en souviens, mais ce n’était que le geste qui me manquait, le geste physique plus important que le sens lorsque l’heure tourne. Et finalement, le point important de tout cela, c’est que je t’ai écrit. Toute une lettre, avec un début, et une fin, et aucune pause dans mes pensées, au « fil de la plume » vraiment. Comme lorsque nous discutons, sauf qu’y manquait l’immense forêt de nos hésitations verbales. Ce n’était pas une conversation, ça non, nous n’avons pas le don, plutôt une rêverie, une rêverie nocturne. Un impromptu au piano, en somme.
Aujourd’hui, je pense à autre chose. Et dans cet autre chose, tu n’as aucune part. Je t’y regrette, en quelque sorte. Mon mot de ce matin est ma manière de te faire une place là où tu n’es pas, pour conjurer tous ces instants qui t’appartiennent et que je rejette. Bienvenue à toi.
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17.09.2009
In memoriam
J’ai eu du temps, un temps infini, un temps découpé qui s’est construit de veilles successives, de moments de guet.
J’ai eu du temps, et je n’en ai rien fait.
L’esprit occupé à mille choses, peut-être, l’esprit centré aussi sur le silence soudain, l’effacement définitif qui a sanctionné ce temps vide. Rien n’est dit. Rien n’est plus dit que le pire des tracasseries de l’ordinaire, mais certains mots qui devraient l’être ne sont pas prononcés. Silence. Silence pour le silence imposé, silence en écho du silence.
Il ne faut pas parler, c’est tout.
C’est une manière de vivre en soi. Une manière de sentir le poids de l’événement jusque dans son corps, car c’est le cœur qui est lourd, et ce sont les genoux qui tremblent.
Il ne faut pas parler. Lorsque les mots viendront, ce sera trop tard, la défaite sera consommée. Il ne faut pas parler, ni écouter, ni même y penser, à ce temps qui s’écoule pétri d’alertes successives, de piqures d’angoisse. Les choses s’effacent. Le dire accélère leur disparition.
On peut partir sans qu’un mot ne soit accolé au naufrage. Il y a tellement de parasitage à nommer autour. Tellement.
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