27.02.2009

La voix

Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante

Avec cette voix sourde et pure un si beau chant ?

Serait-ce hors de la ville, à Robinson, dans un

Jardin couvert de neige ? Ou est-ce là tout près,

Quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât ?

Ne soyons pas impatients de le savoir

Puisque le jour n’est pas autrement précédé

Par l’invisible oiseau. Mais faisons seulement

Silence. Une voix monte, et comme un vent de mars

Aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient

Sans larmes, souriant plutôt devant la mort.

Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte ?

Nul ne le sait. Mais seul peut entendre le cœur

Qui ne cherche la possession ni la victoire.

 

Philippe Jacottet, in Poésie (1946-1967)

25.02.2009

20 février 2009

Les couloirs du métro, la rame, étaient déserts ce matin. En passant, j’ai même jeté un coup d’œil dans la cabine du conducteur, à demi persuadée qu’il n’y avait personne. Pas âme qui vive. Mais quelqu’un marchait, quelque part, j’entendais ses pas résonner. Le son était tout aussi perturbant que l’absence de passagers. Je ne pouvais pas savoir d’où il venait , en réalité il venait de partout, démultiplié par l’ampleur déserte des couloirs. Il y avait un nœud d’intersection, je m’en souvenais, un peu plus loin, trois gueules ouvertes qui se dévisageaient chacune menant dans un membre différent de la ville qui habite sous la ville. J’ai pensé à Lovecraft. J’ai laissé filer le son sans jamais apercevoir celui ou celle qui le produisait. Car il n’y avait personne, ce matin. Là où fourmille la foule, il n’y avait personne. Alors j’ai ralenti le pas, juste pour entendre disparaître l’être hantant les couloirs, juste parce que l’image de ces couloirs déserts était inattendue et séduisante. J’aurais voulu rester vraiment. Voir un monde ignoré se dévoiler par ma seule patience. Être, enfin, celle par qui naissait l’ailleurs.

13.02.2009

En entendant quelques mots à la télévision

C’est Danielle Sallenave qui le dit, et de fort belle manière : la lecture est une chambre d’échos.

L’expression m’a fait redresser la tête, je dois dire. Une chambre d’échos, en deux termes rapprochés, voici soudain l’un des effets banals de la lecture qui résonne, poétiquement parlant, comme une révélation. Mais si l’on admet que tous les livres lus au cours de notre vie continuent de parler bien après avoir été fermés, qu’ils dialoguent entre eux au-dessus de nos têtes, et bien plus profond dans nos cœurs… oui, si tout cela est vrai, qu’en est-il des voix ainsi perçues ? Sont-ce des souvenirs ? Qui se mêlent à ceux que nous conservons des vivants ? Il m’arrive, il m’arrive très souvent de sentir monter en réplique une phrase entière retenue je ne sais plus quand, lue je ne sais plus dans quoi. La mémoire a de ces fantaisies, et comme elle se construit par substrats concomitants, elle se perd elle-même à vouloir trop retenir. Les mots lus sont pourtant là, ils me parlent, ils parlent aussi à ma place, ils fournissent à une pensée peu construite l’armature de leur victoire imprimée. Je les ai donc reconnus miens, à un instant quelconque. Savent-ils que je suis leur, pendant ces secondes brèves ? Mais sans doute ne l’ai-je jamais été, des leurs, de leur descendance, pas vraiment, pas comme si je les avais écrits moi-même. Ce ne sont que des souvenirs, vivaces certes, mais des souvenirs de mots. Des fantômes de mots. Et je me demande où est ma propre voix, dans ce fleuve épais qui charrie tant de phrases appartenant à d’autres. Je me demande si j’ai une voix.

La lecture est donc une chambre d’échos. Dans laquelle les livres et leurs auteurs poursuivent leur dialogue à travers chacun d’entre nous. Il devrait y avoir un signe extérieur à cette habitation partagée qu’est la mémoire de chaque lecteur, une enseigne au néon, peut-être, un gyrophare, quelque chose de bien clinquant en tous cas. Nous saurions qui parle en nous ou à travers nous. Je crois que ça peut rendre fou, l’écho. A moins d’être étouffé par un écho plus puissant encore, l’écho d’un gong, d’un cri, l’écho d’une rage, oui, une rage. La mienne. D’être lectrice, et lectrice d’obsessions, oui, ça me met en rage. Est-ce que ma rage est plus forte que les mots des autres ? Non, sans doute. Et d’ailleurs, de quel droit le serait-elle ? Quand donc mes mots ont-ils affirmé assez fort pour faire de la chambre d’écho leur alliée ? Peut-être un jour, de tous les mots qui logent ma mémoire seront-ce les miens qui résonneront le plus fort. Peut-être, peut-être pas, mais ce n’est pas si grave : j’ai tous les autres pour parler à ma place. Je ne sais pas si la lecture est une chambre d’échos, mais je sais que ma mémoire, elle, en est pleine, de ces redoutables échanges d’autres que moi au-dessus de moi. Et, finalement, c’est mieux que rien.

Hiver VI

Je ne suis plus qu’avec toi depuis si longtemps.

Les basses forêts de l’hiver sur l’horizon

Assiègent depuis si longtemps notre royaume.

 

Tes regards sont les matins fragiles du ciel.

Ton geste a la gravité du nuage errant.

Si tu rêves le jour s’arrête sur les flaques.

Une ombre s’assied près de nous si tu t’endors.

 

Plus un fruit, pas de fleurs encore, aucun tapage,

Aucun feuillage à part d’erratiques genièvres,

Point de passant sinon la corneille ou la pie

Ou l’heure avec son pas tranquille à travers champs.

 

Les dieux ? quels dieux ? à moins de ton rire insolite

A la croix des chemins vicinaux, ton rire

Avec pour temple un silence énorme au-dessus.

Jean Grosjean, in Hiver,1964

09.02.2009

Dialogue

Un mot de toi, un mot de moi et les deux entrelacés, c’est ce à quoi je pensais en marchant. Un mot de toi comme une corde lancée dans le vide, là où j’étais, là où je serais, quelque part ailleurs en tous cas et si proche qu’en tendant la main je sais pouvoir la saisir. Un mot de toi prononcé à voix basse, sans doute, murmure inexpliqué que moi seule entendrait. Que moi seule comprendrait.

Et un mot de moi en réponse. Un souffle sans voyelle ni sens, respiration intime et heurtée de tout ce qui ne sort pas. A toi, pour toi, dans l’espoir de toi enfin retrouvé.

Et tout cela dans le silence, comme toujours, comme autrefois, comme du temps où les choses étaient simples à fuir. Réalité ou rêve, ce fut les deux à la fois, cela le redeviendra. Pour un mot de toi j’en construirai cent, voilà. Un serment.

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