03.11.2008
Ecrire, raconter, est-ce la même chose ?
Une phrase lue telle quelle par dessus l’épaule de ma voisine, dans le métro : « Rendu nerveux par l’agitation générale, Birdie jaillit des bras de Peter les oreilles couchées en position aérodynamique ». Phrase assez étrange, en vérité. Pour qu’elle soit vraiment intéressante, il fallait que Birdie soit un homme. Ni un bébé ni un animal, mais un homme, adulte et tout, dans les bras d’un autre homme, position assez singulière, je suppose que tout le monde sera de mon avis. Seulement, ça ne pouvait pas être le cas, dans la mesure où j’ai du mal à imaginer les oreilles d’un homme couchées. Elles auraient été plaquées, à la limite, mais certainement pas couchées. Donc Birdie est un animal, cela semble logique. Un animal dont les oreilles sont couchées en position aérodynamique, assez probablement un chat, encore que le doute soit permis. Et comme elle est nerveuse, cette bestiole, elle « jaillit » bien sûr, des bras de son maître.
Une telle phrase, lue par hasard entre deux stations, ne signifie rien. J’ignore tout de ce qui l’a précédée, je ne peux qu’imaginer quel type de scène elle introduit. Mais enfin, en la lisant ainsi, j’ai pensé, il faut bien le reconnaître, qu’elle était d’une nullité confondante. Que cette association des oreilles et de leur position aérodynamique était hideuse. Que le mot même d’aérodynamique, provoquait en moi une vraie rage de lectrice. Et que je n’avais pas envie de voir Birdie jaillir des bras de Peter, en fait, chat ou pas chat. Dans le meilleur des cas, la phrase tout entière est un cliché, dans le pire, elle croit être descriptive et n’est que prosaïquement précise, en usant de termes techniques qui tombent à plat. Bref, elle est tout sauf littéraire. Alors, je suppose que dans le contexte, elle fait avancer l’action tout en peignant un arrière-plan assez mobile, mais ce genre de « truc », ça ne marche qu’au cinéma. A la lecture, c’est simplement laid. Et cela m’a fait penser à ces innombrables phrases que j’avais pu dévorer, au fil de ma consommation obsessionnelle de tout ce qui est écrit, ces phrases maladroites, mal construites ou simplement alignées sans réflexion stylistique qui remplissent des pages et des pages de livres que par ailleurs, on termine, parce que l’histoire tient plus ou moins la route. Finalement, est-ce vraiment gênant ? Pouvons-nous penser que si ce n’est pas de la littérature, peu importe ? Je n’en sais rien. Voilà une question ouverte s’il en est, je dois dire, parce qu’au fond, le véritable sujet est sans doute d’abord le lecteur lui-même. Un livre ne peut pas être juste du style, n’est-ce-pas ? Ou alors, c’est de la poésie. Puis-je affirmer que la beauté de l’écriture se suffit à elle-même, et que l’absence de cette beauté gâche un livre ? Le puis-je, vraiment ? Cela signifierait aussitôt que tout ce que j’écris ici n’est que scories. Et cette pensée, aussi juste soit-elle, m’est douloureuse.
Pourtant, écrire ne peut pas être le vulgaire synonyme de raconter. Je n’y crois pas, je ne le ressens pas, et même, je résiste de toutes mes forces à une telle hypothèse. Ce qui vaut la peine d’être lu, donc d’avoir été écrit, est un petit peu plus que ce qui s’est simplement passé. Sinon, autant se contenter de vivre, n’est-ce-pas ? Sans jamais tenter de raconter la vie.
10:09 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note



Commentaires
D'abord la poésie n'est pas, ne peut pas être "juste du style". Ou alors le poème n'est pas un poème, juste un tour de force, un (feu d') artifice verbal.
Non, la poésie est une approche, au moins tentée, de la vérité, de la lucidité, de l'espoir et de la nausée. Elle est à la fois danse et marche, exaltation et approche. Elle est présent : un don, maintenant.
Ensuite - et surtout - permettez cette réaction de lecteur : ce que vous écrivez ici n'est pas "scories". Cela oscille entre aveu et colère, insatisfaction et quête. Autrement (et imparfaitement) dit : littérature.
I.
Ecrit par : Iskander | 03.11.2008
Auteur, et fier de l'être, de cette phrase que vous vous permettez de "commenter" si ironiquement, je ne peux que réagir avec indignation à ce flot d'insanités malveillantes.
Sachez tout d'abord que Birdie, effectivement "adulte et tout" (seuls mots exacts de votre diatribe) n'est ni un homme, ni un bébé, ni un chat : il est, c'est évident pour tout le monde sauf pour vous, un Lièvre de Mars, a March Hare si vous préférez. Voir le site web de l'éminent zoologue Lewis Carroll pour plus de détails.
Quant à ses oreilles, leur vie privée ne vous regarde pas. Elles se couchent quand elles veulent, comme elles veulent, avec qui elles veulent, et dans la position qu'elles veulent. Non mais sans blague.
Et leur aérodynamisme n'est qu'une allusion, qui vous a bien sûr échappé, à cette éclatante réussite de l'industrie aéromilitaire française, cet avion que le monde entier nous envie et que personne n'achète : j'ai nommé l'immortel "Rafale", chef d'œuvre de Monsieur Serge Dassault (78 millions d'€uros de dividendes cette année), le Directeur éclairé du quotidien dans lequel j'ai l'honneur d'écrire régulièrement (et que, c'est visible, vous ne lisez pas très souvent) et futur élu à l'Académie française (ma voix et celles de Jean d'Ormesson et Jean Dutourd lui sont déjà acquises).
Ne désespérant pas voir peu à peu évoluer la qualité de votre regard critique, je vous prie d'agréer, Madame, mes plus littérairement distinguées salutations.
V. G.
Ecrit par : Victor Gohu | 03.11.2008
Je tombe sur ce billet par hasard, en fouillant un peu dans les commentaires
Et je vous rejoins complètement
Cette phrase (bien sûr isolée) n'a aucune musicalité, est plate et simplement descriptive
Il est clair que pour moi le bon écrivain ne fait pas QUE raconter une histoire...mais est capable de la raconter bien!
Ecrit par : Coumarine | 28.04.2009
Et cette phrase, isolée comme vous dites, ne peut sûrement donner à personne envie de lire... finalement, c'est ça le pire.
Merci d'être passée chez moi.
Ecrit par : Cameron | 02.05.2009
Ecrire un commentaire