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29.07.2008

Ecouter l'autre

Vent gris sur ma ville, vent gris dans mon âme. Et cette femme en face de moi, cette femme au visage peint d’un trait noir, cette femme dont je ne peux ni deviner les pensées, ni reconnaître l’attitude. Cette femme en face de moi, mystère vivant et incarné.

 

Je voudrais que la peau possède son propre langage. D’un simple effleurement, peut-être même d’un regard j’aurais tout su de cette femme , j’aurais ressenti sa solidité comme une qualité de mon propre corps, j’aurais été plus réelle de la deviner du bout des doigts. Mais c’est comme une frontière qui nous sépare. Un morceau de temps qui fait que nous nous regardons, assises face à face, sans nous voir. Que nous n’existons pas davantage de partager ce moment.

 

 

 

C’est un peu de moi qui s’en va lorsqu’elle se lève. Un peu de cet espoir qui fait partie de moi.

 

Mais il n’y a personne d’autre autour de nous, alors je la suis des yeux, par habitude, pour regarder quelqu’un au lieu de quelque chose. Pour croire encore. Et je sais que jamais aucun geste ne saura me rendre sa présence d’un instant, et je sais que d’avoir même tenté d’imaginer est déjà une perte de soi. Je sais que j’ai rêvé éveillée.

 

Quelle douleur de se regarder partir.

28.07.2008

Esprit trop noir vaut page blanche

Voilà presque deux semaines que je laisse le blog inanimé, voire en déshérence, et je m’en excuse auprès de tous mes lecteurs. Pas auprès de toi, bien sûr, lectrice habituée de mes rythmes et silences, qui sans doute ne s’inquiète pas du manque de mise à jour, mais auprès de ceux qui ont continué à visiter les lieux même en l’absence de nouvelle note.

 

Je reviens donc en ligne, plus ou moins, en tous cas avec davantage de temps, je l’espère. Pour être honnête, les trois semaines de juillet qui viennent de s’écouler ont été pure folie dans mes vies, à la fois professionnelle et privée. Et s’il m’est arrivée de m’installer le soir devant mon cahier, c’était pour contempler fixement la page blanche sans un mot à écrire, l’esprit envahi de pensées parasites qui n’avaient rien, mais alors vraiment rien, « d’inspirant ». La disponibilité mentale m’a manquée, pourrait-on dire. Et aussi la volonté de forcer quelque peu ma nature, de combattre mon anxiété spontanée, de lutter contre toutes les fausses bonnes raisons que j’avais de ne pas écrire.

J’espère avoir au moins momentanément dépassé ce mini-blocage si fréquent chez moi, et j’espère aussi retrouver une publication plus régulière en même temps que je retrouve ma place dans la vie quotidienne la plus normale. Merci d’être venus quand même en ces temps de disette scripturale. Et à très bientôt, à tous.

15.07.2008

Lorsque la fête bat son plein...

Je me suis posée à côté, en retrait, pour regarder. Je voulais juste voir, je voulais juste entendre l’excitation crépiter en dehors de moi, et les gestes qui assaillaient le silence, et l’étrange beauté d’un ballet inconscient. Je voulais juste la regarder, elle.

 

J’aurais aussi bien pu être aveugle. Car c’était un autre langage que celui que je contemplais. Il y avait un mystère dans son sourire, un monde de sens inconnus dont je n’étais pas la destinataire. Il y avait tout ce qui constituait frontière, depuis l’origine.

 

J’ai regardé quand même. Ce n’était pas grave, de ne pas comprendre, ce n’était pas grave d’être témoin sans participation ni possible ni désirée. Je ne savais pas où était la joie de l’instant, pourtant il y en avait une. Je la savourais de ma place. Je la goûtais comme une voleuse, je m’y abreuvais comme on se noie. Je voulais juste observer.

 

Et ne pas toucher. Et n’être rien d’autre que ce regard inerte.

 

C’était une petite mort, au fond, l’avant-goût de la disparition. Lorsque la conscience affleure encore en surface mais ne construit plus rien. Il fallait simplement que j’ouvre les yeux pour la regarder, elle, sans qu’elle le sache. Mais je crois qu’elle le savait. Et je crois que cette idée lui plaisait.

 

Nous étions deux, pourtant le monde existait sans nous.

11.07.2008

Qu'écrire sur sa tombe ?

Epitaphe

 

J'ai vécu sans nul pensement,

me laissant aller doucement

A la bonne loi naturelle,

Et si m'étonne fort pourquoi

La mort daigna songer à moi,

Qui n'ai daigné penser à elle.

 

Mathurin Régnier 

09.07.2008

Moment de grâce

 

 

 

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“She was bad. She was dangerous. But… she was my kind of woman.”

 

The band wagon (Tous en scène), Vincente Minelli, 1953.

 

Ce sont un homme et une femme qui cheminent dans un parc. Ils sont là pour découvrir s’ils peuvent danser ensemble, mais marchant de conserve, ils dansent déjà. Et lorsque le pas de deux les entraîne enfin, c’est un pur miracle d’harmonie qui naît du contraste sans cesse renouvelé de leurs deux corps. L’homme, c’est Fred Astaire, alias Tony Hunter, l’aérien gentleman. La femme, LA femme, c’est Cyd Charisse, alias Gabrielle Gérard. Leur numéro intervient à peu près à la moitié du film, et marque le premier moment où les deux personnages qu’ils incarnent réalisent leur parfaite complémentarité en matière de danse. Et cet instant de grâce, ce duo nocturne simple et tendre à la fois, reflète si parfaitement ce qu’a été pour la comédie musicale le couple Astaire – Charisse qu’au moment où j’ai appris la mort de la grande danseuse, c’est bel et bien cette image qui m’est revenue en mémoire. The band wagon (Tous en scène en France) est un chef d’œuvre du genre, c’est entendu. Tous les numéros sont superbes, y compris l’hallucinant ballet final imitant les polars (et dont est extrait la phrase que j’ai placée en exergue). Mais ce moment de la danse dans le parc est véritablement le plus beau passage du film. Nous y voyons la verticalité aérienne de Fred Astaire s’opposer au corps si terrien, si sensuel, de Cyd Charisse, pour mieux l ‘épouser l’instant d’après. Il m’a toujours semblé que ce qui faisait la beauté de ce couple de cinéma était précisément le puissant contraste entre leurs deux styles, un contraste qui fonctionne bien mieux avec Fred Astaire qu’avec Gene Kelly, autre partenaire d’élection de Cyd Charisse. De toutes les danseuses ayant virevolté entre les bras d’Astaire, Cyd Charisse demeure à mes yeux la plus exceptionnelle. La plus magnifiquement femme. Grande dame de l’âge d’or de la comédie musicale, elle est aussi, puis-je écrire aujourd’hui, à l’origine de ma passion pour le cinéma, alors c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai appris sa disparition, et c’est avec infiniment de respect que je lui rends hommage.

 

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(La belle de Moscou, par Rouben Mamoulian, autre chef d'oeuvre) 

07.07.2008

Eve

Je suis mort. Ou plutôt, nous sommes morts. Car si je suis mort, alors tout le monde l’est aussi pour moi, même si tout le monde est vivant.

 

Je suis mort.

 

Tu es vivante.

 

Quelque part, quelqu’un a dû rayer la mauvaise ligne sur le livre de vie. Il y a eu une erreur, je n’arrête pas de le répéter. Je n’étais pas censé mourir avant toi, il restait tant à faire, tant à changer de nos deux existences mêlées. C’est moi qui devais construire notre mausolée.

 

Je suis mort. Ils m’ont placé dans le tube bleu de la non existence, et ils m’ont laissé là. Peut-être que plus personne ne sait où je me trouve, peut-être que tout le monde m’a oublié. Peut-être que toi aussi tu m’as oublié.

 

Mais je suis celui qui sait. J’ai gravé signe à signe la trace de la vie dans le réceptacle que tu m’offrais, je possède l’origine de tous et tout sur cette terre. Pourquoi suis-je mort ? C’est toi qui devrais être allongée là, à ma place, sous les projecteurs blancs, c’est toi dont on devrait disséquer les chairs et assécher le cerveau. Je ne suis pas fou. J’ai choisi le seul matériau durable comme cocon de notre survie, je t’ai insufflé la source du souffle humain. Ils ne le savent pas ? Personne ne leur a dit que je n’étais pas le cobaye ? C’est du plastique qui a régénéré ma peau, ce sont des animaux qui ont remplacé mes organes, je ne suis ni de chair ni de sang, je ne peux pas rester mort à attendre qu’ils m’ouvrent pour s’en apercevoir. Tu dois faire quelque chose. Tu dois remettre le déroulement des événements dans le bon sens.

 

Est-ce que tu te souviens ? Non, bien sûr, tu ne peux pas. Je ne t’ai pas donné le moyen d’emmagasiner les expériences. Mais il y a forcément quelque chose de moi qui est passé en toi, lorsque nous avons conçu. Cela se passait ainsi, dans l’ancien temps. Donner ou prendre, on ne faisait pas la différence. Tiens, là, ils sont en train de découper la couche externe de ma peau, juste sous le creux du coude ; ils ne vont pas tarder à atteindre l’exosquelette, leurs instruments n’y suffiront pas. Je me demande s’ils ont vraiment prévu la suite. Ils peuvent creuser jusqu’aux tréfonds, ils ne trouveront rien. Je ne suis pas le cobaye ! Je ne suis pas censé être mort !

 

Ou alors, ils ont changé de plan. C’est vrai, nous avons tenu tous nos travaux secrets, ils ne savent sans doute pas ce que nous avons imaginé, toi et moi. Ils ne savent pas ce que tu portes. D’ailleurs, même si nous le leur avions dit, ils ne nous auraient pas cru. Sur quelle machine m’ont-ils branché ? C’est fou, je n’arrive pas à les voir, pourtant ils opèrent au toucher, à l’ancienne, ils attaquent mon corps comme un objet solide, ils explorent une réalité qui n’est faite que de bric et de broc. Non, je n’ai pas contrevenu à la loi. J’ai remplacé mon dernier organe il y a déjà 5 ans, c’était le foie, et les fibres ont été digérées selon les principes de la reconstitution perpétuelle. Il ne reste plus rien d’origine dans mon corps, je suis entièrement labellisé. Qu’est-ce qu’ils recherchent, pour l’amour du ciel ?

A moins qu’ils n’aient des soupçons. Nous sommes si prêts du but, ton état n’est sans doute pas passé inaperçu malgré mes efforts. Ils me démontent pour mieux resserrer les rouages, je suppose. Car ils voudront savoir, ils voudront savoir comment j’ai fait pour créer la vie à partir de nous deux, sans eux. Et je ne le leur expliquerai jamais. Je suis celui qui tient entre ses mains le secret de la régénérescence, ils sont fous s’ils pensent que je leur laisserais le loisir de comprendre ce que j’ai fait de toi. Je sais tout ce qu’ils ont effacé au cours des années, vois-tu. C’est pour cette raison que je devais te trouver, toi et nulle autre, parce que ton corps est demeuré à l’abri d’eux jusque dans le plus infime de ses dysfonctionnements. Ils ne comprendront pas pourquoi je t’ai choisie, ils te verront comme les y contraint notre monde : comme un monstre. Une créature imparfaite dont il faut remodeler les déficiences. Bien sûr, tu es exactement cela, tu es l’illustration incarnée de l’erreur de la nature, avec ton corps de fabrication directe et ta filiation préservée. Mais voilà, il fallait un berceau usé pour implanter la graine de l’avenir. Cela, ils ont été incapables de le comprendre. Alors que moi, moi, j’ai su ! Je t’ai trouvée ! Je t’ai utilisée ! Et nous allons réussir. S’ils ne charcutent pas tous les éléments de mon corps, nous allons réussir. J’ai toujours affirmé que la mémoire des muscles avait son importance dans le processus de reconstruction biologique, il ne faudrait que, parce que je suis mort, on en profite pour remplacer en moi jusqu’au moindre tuyau.

 

Je suis mort. N’est-ce-pas ? Je veux dire, ceci n’est pas un cauchemar que je fais, ceci est bien la réalité ?

 

Parle-leur de la chose. Dis-leur que tu la portes. Dis-leur que nous l’avons fabriquée ensemble, sans instruments ni cabines, sans rien d’autre que nos fluides corporels enchevêtrés. Dis-leur que nous avons utilisé le seul bout de moi encore pur, celui que j’ai préservé si longtemps dans l’attente de cet ultime moment, celui qu’eux-mêmes se sont acharnés à détruire chez chacun de nous. J’ai tout reconstitué de mon corps, c’est vrai, mais j’ai conservé le tien intact. Comme une parfaite matrice. Comme l’unique matrice de la race humaine. S’ils me découpent, ils ne sauront jamais ce qui vient de moi, dans la chose qui grandit en toi. Ni ce que tu lui auras donné de ton origine.

 

Est-ce qu’ils ont compris pourquoi je t’ai appelée Eve ?

 

Pourquoi continuent-ils ? Pourquoi séparent-ils mes membres du reste de mon corps ? Les uns et l’autre ne m’appartiennent pas, de toute façon, ils sont bien placés pour le savoir. A moins que je sois dans l’usine de recyclage, oui, c’est vrai, je n’avais pas pensé à ça. J’ai toujours détesté cet endroit, pour être honnête. Même quand je suis venu m’y fournir, je n’ai pas aimé devoir choisir sur pièces les compléments corporels. J’avais suggéré à ma toute première visite qu’ils se contentent de projeter sur écran la traçabilité des rouages les plus sensibles, mais il paraît qu’en fait les gens sont curieux. Ils préfèrent savoir. Moi, franchement, ça m’a toujours paru idiot comme manière de raisonner. A moins de se mettre des étiquettes sur tout le corps, on finit par oublier la provenance des morceaux, non ? Ou alors, on devient fou.

 

Est-ce que je suis fou ?

 

Qu’ils désossent donc. Dans le fond, ça m’est égal. Même branché, je peux à loisir contempler mon triomphe. Même branché, je reste plus vivant qu’eux. Tu sais, ton tombeau sera notre gloire proclamée. Tant que tu vis, tu es certes un échec incompréhensible, l’aberration de notre époque, la ligne de faille de la science. Mais tu finiras par crever, contrairement à nous. Nous n’aurons même pas besoin de t’y aider, nous, quelle étrange expression, nous « laisserons faire la nature ». Et tu deviendras alors l’ultime réceptacle de la race humaine. Ton nom sera célèbre pour avoir porté, alors que tous l’ignoraient, un morceau de nous deux en construction. Rends-toi compte de ce prodige ! Même si c’est moi qu’ils ont allongé sur cette table, j’ai déjà pris soin de consigner les éléments de notre travail. Ils n’auront qu’à ouvrir mes carnets pour découvrir ce que j’ai réussi à faire seul dans mon coin, en maniant des matériaux biologiques impurs et non modifiés qu’eux-mêmes auraient sans doute brûlés, à ma place. Je suis mort, probablement, mais cela m’importe peu. J’ai gravé ma marque dans ta chair, personne ne pourra l’extirper, à présent. Et quand ils m’auront remodelé, un peu de mon ancien moi survivra grâce à toi, si tout a bien fonctionné lors de l’implantation.  Je sais qu’à tes yeux, ce n’est sans doute pas une consolation

Mais peut-être que toi aussi tu es morte. Oui, peut-être qu’ils t’ont placée dans une autre stase et qu’en ce moment même, ils sont en train de sortir la chose. C’est trop tôt ! Beaucoup trop tôt ! Il faut attendre, tu n’es pas prête, ni la chose, je le sais, je l’ai lu. J’ai même lu que parfois, quand on attend suffisamment longtemps, la chose finit par sortir toute seule, comme si elle possédait une espèce de signal primaire qui lui indiquait le moment de jaillir.  J’avais l’intention de t’opérer bien avant que ça n’arrive, évidemment, mais pas maintenant, pas déjà. Ils vont sacrifier la chose. Tu en es la matrice, séparée de toi, elle va … bien, elle va crever, comme on disait autrefois. Nous deux, nous serons morts, mais elle, elle va crever. Tout sera perdu.

 

Et toi aussi, tu seras perdue. Parce que je t’ai préservée telle quelle depuis le premier jour, alors cela signifie qu’ils ne pourront rien remplacer, ton corps rejettera tous les greffons, ton cerveau brûlera tous les sérums de compensation. Ô pardonne-moi ! C’est moi qui aurais dû être à leur place. Je t’aurais laissée partir, tu sais, une fois la chose extraite. Je n’aurais pas essayé de te reconstruire, parce que j’aurais su, parce que je sais, moi, et moi seul, que tu es parfaite. Bien sûr cela aurait signifié te perdre, mais la chose m’aurait permis de comprendre comment créer une nouvelle matrice. Nous aurions eu d’autres échantillons purs à notre disposition. S’ils te font crever, où vais-je trouver les matériaux pour notre prochain essai ? Il n’y en a plus, je le sais, j’ai cherché sur la planète entière quelqu’un d’autre que toi qui serait comme toi. J’ai cherché toute ma vie. J’ai même usé plusieurs corps dans ce seul but.

 

Ca y est, j’ai compris ! Je suis mort parce que l’expérience a échoué. Ils me démembrent pour le recyclage, mais je ne suis pas concerné en tant que tel, ils appliquent les règles. Ils ont d’ailleurs déjà dû changer mon lobe droit, cela expliquerait que je n’arrive pas à me souvenir de ce qui s’est passé. Quelque chose a sans doute mal fonctionné dans le processus d’implantation de la chose, ou alors c’est ton corps à toi qui a rejeté l’élément étranger. Pourtant nous avions pris toutes les précautions nécessaires, j’en suis sûr ; il y avait de toi et de moi dans le fluide qui a servi à te remplir, ton organisme aurait dû reconnaître au moins ce qu’il avait lui-même fabriqué. A moins que ce ne fut de ma faute ? C’est mon fluide qui a posé problème ? Mais cela aussi, j’y avais pensé. Je l’ai conservé à l’abri depuis presque cinquante ans, bien avant de subir la moindre modification. Il est d’origine, lui aussi. Le tout était de trouver un corps susceptible de le recevoir, un corps comme le tien. Pur.

En tous cas, il ne peut y avoir qu’une seule explication au fait que je sois ici, en pleine usine. J’ai échoué. Nous avons échoué. Qu’ont-ils fait de toi, après t’avoir démembrée ? Aucune chance qu’ils puissent réutiliser tes organes, la vie les a usés bien plus que les notres, tout a dû partir en containers stériles. J’espère qu’ils ont au moins conservé des échantillons de la chose, dans tout ce désastre. Ca m’éviterait de devoir repartir à la recherche d’un hôte sain pour une nouvelle incubation.  D’ailleurs, je suis pratiquement certain que tu étais la dernière. La dernière préservée de notre race. Quel gâchis, quand même. Je t’avais appelée Eve. Je t’avais laissée choisir le nom de la chose.

 

Une minute. Qu’est-ce qu’ils font ? Ils vident mon corps comme un poisson ! Ils aspirent tout, mais enfin, je ne vais plus être que destiné à remplacer une enveloppe s’ils continuent. Ils ne peuvent pas faire ça, je suis juste mort ! Il faut que quelqu’un les arrête avant qu’ils aient détruit jusqu’au moindre de mes fluides, il faut que quelqu’un les empêche de jeter le patrimoine de notre race ! Qui a pu décider une mesure si drastique ? Qui me condamne à la non-vie physique ?

 

 

On peut tout remettre dans le bon sens, je le leur ai expliqué, pourtant ! Ce n’est pas si loin, cinquante ans. Nous avons une chance, une petite chance, de retrouver l’origine de tout, seulement il faut qu’ils me laissent continuer. Je savais bien que ce serait dangereux, j’ai accepté les risques, j’ai même mis en jeu mon propre corps pour parvenir enfin au but. Parce que j’ai entendu le cœur de la chose ! Eve, tu ne leur as donc pas dit ? Tu n’as pas exigé d’eux qu’ils posent les mains sur ton ventre, qu’ils sentent bouger en toi ce qui a été autrefois la vie de nos ancêtres ?  Ca s’appelle ENGENDRER. C’était comme ça qu’on disait, avant, engendrer. Un mot dont eux ont oublié le sens, mais que j’ai su sortir des âges sombres. Tu es destinée à engendrer, Eve. A redonner corps à la race humaine. Sans laboratoire ni interventions, juste par la loi de la nature, et c’est ainsi que je le voulais, et c’est ainsi que nous pourrons à nouveau disposer de notre pureté génétique originelle. La chose en toi porte le code secret que nous avons dévoyé  au fil des recréations. Lorsque tu engendreras, ce sera pour nous rendre l’ADN de toute l’humanité, celui que tant de manipulations ont irrémédiablement faussé. Celui sans lequel, à plus ou moins brève échéance, nous sommes condamnés. Je le leur ai dit et répété, tu sais, j’ai essayé de les convaincre. Sans un échantillon pur, nous n’arriverons pas à neutraliser les effets des transformations qu’a subi le génome humain. La chose sera notre arme ultime pour comprendre, et maîtriser, nos propres errements. Encore un peu de temps, c’est tout ce que je demande. Du temps pour que la chose grandisse en toi. Nous sommes si prêts de réussir, ils ne peuvent pas condamner tout le projet maintenant ! L’enjeu est trop important pour nous, pour la terre. Peut-être que tu ne mèneras pas la chose à son expulsion, mais il suffit de te l’arracher, et nous pourrons alors multiplier les échantillons, les cultiver en laboratoire tant que nous n’aurons pas compris le processus. Je ne dois pas rester mort, Eve, je suis le seul à connaître l’origine de la chose qui grandit en toi. Je suis le seul qui puisse te l’enlever et…

 

Oh mon Dieu… C’est toi. C’est toi qui m’as mené là. C’est toi qui fait qu’ils me tuent. Eve ! 

 

P.S. : ce texte est ma participation au concours de nouvelles Visions du futur (que je n'ai pas gagné !). Il répondait à la citation suivante de Ray Bradbury : "Je n'ai pas essayé de prévoir, mais de prévenir l'avenir". Et je me suis beaucoup amusée en l'écrivant !

04.07.2008

N'avions-nous pas eu une longue discussion sur celui-là ?

Il me semble que si, il me semble que la question tournait autour d'arguments pertinents comme : adjectifs et adverbes, quelle horreur !

 

Et pourtant... et pourtant, je trouve ces quelques mots magnifiques, encore aujourd'hui. Alors, en manière de clin d'oeil, voici.

 

 

 

Mes statues

 
  J’ai mes statues. Les siècles me les ont léguées : les siècles de mon attente, les siècles de mes découragements, les siècles de on indéfinie, de mon inétouffable espérance les ont faites. Et maintenant elles sont là.

  Comme d’antiques débris, point ne sais-je toujours le sens de leur représentation.

  Leur origine m’est inconnue et se perd dans la nuit de ma vie, où seules leurs formes ont été préservées de l’inexorable balaiement.

  Mais elles sont là, et durcit leur marbre chaque année davantage, blanchissant sur le fond obscur des masses oubliées.

 

   Henri Michaux, in Epreuves, exorcismes 1940-1944

 

 

 

02.07.2008

Rendons justice à Agatha Christie : Le Vallon

    Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à ce titre, mais enfin, c’est ainsi, il me semble qu’avouer aimer la romancière anglaise nécessite presque aussitôt une précision du style, « oh, bien sûr, je lisais ça dans mon adolescence ». Ce qui de fait, a été mon cas. Je m’empresse d’ajouter que je continue à lire Agatha Christie, certains de ses romans, en tous cas, malgré le mystère éventé de leurs énigmes. Et que j’ai à chaque fois la sensation de retrouver de vieux amis, avec un plaisir revendiqué.

 

    Il en est un, des ouvrages de la grande dame du roman policier anglais à  énigmes, que j’aime beaucoup. Un des Poirot, comme on dit lorsque l’on est un arpenteur familier de l’univers d’Agatha Christie. Mais c’est un Poirot un peu particulier, car le détective n’apparaît dans l’histoire qu’en filigrane, de manière assez extérieure, et même s’il trouve (évidemment !) la clef du mystère, ni l’enquête ni la résolution de cette enquête ne constituent le véritable intérêt de l’histoire. A vrai dire, tout le monde s’en fiche un peu, de l’identité du meurtrier. La plupart des personnages l’ont devinée assez tôt, et quant à ceux qui ne savent pas, ils ne sont de toute manière pas, ou si peu, suspectés.

 

    Mais nous sommes chez Agatha Christie, bien sûr. Il s’agira donc bel et bien d’un meurtre, et des raisons qui ont conduit à ce meurtre. Ce pourquoi j’aime tant Le Vallon, cependant, c’est que finalement, l’ouvrage traite davantage de ce qui fait la trace d’un individu que de la mort proprement dite. L’intrigue se déroule dans une belle et riche résidence nommée le Vallon, au cœur de la campagne anglaise. Comme toujours chez Agatha Christie, les personnages sont très caractérisés et pourraient relever d’une certaine typologie sociale si nous n’étions pas dans l’univers du roman policier le plus traditionnel. Dame Agatha n’a pas peur de la caricature, c’est certain ; on trouve habituellement dans ses œuvres une vieille fille si pauvre mais méritante, une lady excentrique, un séducteur presque gigolo, un ambitieux sans scrupule… chacun de ces portraits participant d’une idéalisation des classes sociales anglaises telles qu’elles pouvaient être à la fin du 19ème siècle (ou au début du 20e). Le Vallon ne fait pas exception à la règle. Les personnages, au nombre de 9 sans compter les domestiques, sont situés très vite à la fois dans l’échelle sociale et dans le microcosme qui est la toile de fond du roman. Chacun d’eux (sauf la victime, évidemment !), a une raison de tuer John Christow, le riche médecin de Harley Street qui non seulement collectionnait les maîtresses mais s’avérait en outre déranger les plans de succession des propriétaires du Vallon. Or John Christow, à l’orée de ce week-end de campagne qui s’annonçait si bien, est assassiné le jour même où Hercule Poirot, voisin tout proche, vient présenter ses respects. Quel manque de délicatesse à l’égard du détective, n’est-ce-pas ? Et quelle folie de venir ainsi les défier, lui et ses petites cellules grises !

    Oui, mais voilà, dans ce roman, Hercule Poirot, tout le monde l’ignore. A commencer par l’assassin. Car ce que va s’attacher à décrire A. Christie, ce sont les conséquences de la mort de John Christow sur son entourage, par petites vagues concentriques qui nous font entrer dans les pensées de chaque personnage. Et  c’est ainsi que l’on pourrait résumer Le Vallon, finalement : comme un appel au souvenir. Comme une prière à la nécessité de se souvenir. Comme une question, sans réponse, hélas, sur la meilleure manière de se souvenir. A cette occasion, Agatha Christie crée l’un des ses personnages parmi les plus attachants, de mon point de vue : Henrietta Savernake, une femme artiste dont toute la sensibilité se trouve entièrement vouée non à l’amour, mais à l’expression de l’amour. Cette femme affronte la mort comme personne d’autre dans le livre : en exerçant la bonté. Une bonté étrange, peut-être un peu inhumaine, établie dès le début de l’histoire, et qui me paraît accomplir le miracle de n’être ni affectée ni prétentieuse. Alors il y a tous les autres, bien sûr, tous ceux que John Christow irritait ou fascinait, tous ceux qui auraient pu, qui auraient dû, vouloir le tuer. Mais le vrai fil rouge du Vallon est le portrait de cette femme dont nous soupçonnons aussitôt qu’elle n’est pas étrangère à la mort de la victime. Le reste est comme un théâtre d’ombres. Un théâtre d’ombres qu’elle seule perçoit pour ce qu’il est, et au sein duquel la disparition de John Christow lui semble une blessure à vif. Lui qui était si vivant est mort. Et ceux qui semblent morts sont les vivants. Elle le voit, elle le sent, elle le pleure. N’est-ce-pas là une belle définition du deuil ?

 

    Pour ces raisons, Le Vallon m’a toujours beaucoup touchée. Je trouve en outre ce roman assez typique de la manière d’Agatha Christie, chez qui l’émotion ne fait qu’affleurer mais réussit souvent à surgir, quoi qu’on en dise.  Sans effusion, certes, dans la mesure. Avec, je ne crains pas d’écrire le mot, une certaine intériorité dont le personnage d’Henrietta Savernake constitue la plus belle illustration. Les amateurs de romans policiers à énigmes seront  peut-être un peu surpris de voir la question rituelle (qui est l’assassin ?) si peu préoccuper nos habitants du Vallon. Qu’ils soient rassurés : le roman se donne quand même la peine de résoudre le meurtre, de belle manière, en plus. Et on y trouve l’un de ces jolis portraits de femme dont Dame Agatha prend parfois la peine de nous gratifier. On y trouve aussi une certaine poésie émouvante et subtile. Oui, en y réfléchissant bien, je me dis que Le Vallon reste mon Agatha Christie préféré.

01.07.2008

Lettres de nulle part

Je ne regarde plus les gens dans le métro. Je monte, puis la plupart du temps, je ferme les yeux pour le reste de mon trajet assez long, fermée au monde extérieur comme je le suis rarement dans les transports. Je ne regarde plus les gens, et cela m’étonne.

 

Il y a pourtant tant de choses à voir. Des détails si souvent, mais tellement beaux à observer l’un après l’autre, jamais dans le dessin complet d’un visage ou d’un corps, juste par petits bouts fractionnés pour avoir le loisir, ensuite, de recomposer un ensemble imaginaire. A voler des esquisses, station par station, j’avais la sensation de détenir un secret. J’ai perdu le désir de l’enrichir, ce secret. La faute aux matins trop vite alignés, sans doute, ou peut-être à l’heure qui court à ma montre et ne me laisse plus le loisir de vagabonder, ne serait-ce qu’en esprit. La faute à ma propre distraction, sûrement. Car il y a des trésors dans tous ces corps qui m’entourent, ces corps dont je n’apprécie jamais les courbes ni les angles, ces corps qui ne se sont pas physiques, non, certainement pas, ou qu’en tous cas, je ne regarde pas comme tels. C’est plutôt ce petit geste de la main, tu sais, qui vient chasser une mèche encore humide de la douche, et qui échappe à son propriétaire comme un morceau d’intimité. La façon dont cet homme, là-bas, assis presque chaque jour à deux rangées de sièges de moi, déplie et replie nerveusement son journal sans le lire. Et puis cette jeune femme qui se maquille entre les coups de freins du métro, elle était en retard, peut-être, elle se regarde dans son miroir de poche, et je la regarde se regarder, et tout à coup elle est belle. Juste belle.

 

C’est mon spectacle quotidien, mais en ce moment, je ne le vois plus. Je dors. Je dors de partir si tôt. Je ne retrouve mes sens qu’au sortir du métro, lorsque la rue s’ouvre devant moi, et alors que ma curiosité se réveille enfin, la promiscuité du transport éclate en pas rapides et fuites de toutes parts. De nouveau je suis seule, de nouveau les gens ne sont plus que des passants lointains. De nouveau leur corps prend toute la place, ne me laissant plus le loisir de fixer un sourire en coin ni les cernes creusés sous tant de paires d’yeux, ni les petites manies que dévoile l’immobilité forcée du métro. Il n’y a que des anonymes autour de moi. Des anonymes comme moi.

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