28.09.2007
L'un de ces poèmes que j'ai découverts bien plus tard, et que tu aurais su lire mieux que moi
Par un temps humide et profond tu étais plus belle
Par une pluie désespérée tu étais plus chaude
Par un jour de désert tu me semblais plus humide
Quand les arbres sont dans l'aquarium du temps
Quand la mauvaise colère du monde est dans les coeurs
Quand le malheur est las de tonner sur les feuilles
Tu étais douce
Douce comme les dents de l'ivoire des morts
Et pure comme le caillot de sang
Qui sortait en riant des lèvres de ton âme.
Par un temps humide et profond le monde est plus noir
Par un jour de désert le coeur est plus humide.
Pierre Jean Jouve, Une seule femme endormie,
in Matière céleste
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27.09.2007
En trois mots
Ou quatre, ou plus encore, une petite respiration sur ce blog, juste ce savoureux moment d'inconscience qui fait qu'on se place devant sa fenêtre sans avoir aucune idée de ce qui y apparaîtra. Et on regarde. On ne songe pas une seule seconde qu'ainsi posté en vigie muette, on est soi-même parfaitement visible de tous ceux qui lèveraient les yeux. Non, une telle idée ne fait pas partie de ce petit schéma mental qui nous place en situation de voyeur à notre corps défendant chaque fois que nous passons devant une vitre. Et pourtant...
Et pourtant, j'ai connu une fille qui avait été une fenêtre dans une autre vie. Il faudra que je t'en parle bientôt, de cette fille-là, et du malaise que son attitude pouvait générer par moments. Mais ce sera une autre fois, d'accord ? Aujourd'hui, c'est moi la voyeuse, et je regarde ceux qui me regardent, juste en face ; je le fais avec discrétion, sans presque tourner la tête, du coin de l'oeil et de l'esprit pourrait-on dire. Je continue de taper en même temps, parce que, il faut l'admettre, je suis très en retard dans la mise en ligne de cette note, mais enfin, je regarde. Je m'aperçois que que je pourrais rester dans cette position pendant des heures. Il est heureux sans doute que je n'en ai quasiment jamais l'occasion, car ce temps-là disparaîtrait inexorablement dans les limbes de la rêverie. Et je dois préciser ici pour la tranquillité de mes voisins qu'à la distance qui me sépare d'eux, je ne distingue que des formes, sans pouvoir dire ce que font ces fantômes ni qui ils sont. Ça me convient très bien. Je crois qu'ils viennent de faire une entrée fracassante dans le théâtre mental de mes obsessions. Nous en reparlerons sûrement.
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25.09.2007
Le mot juste
Plus rare dans ma correspondance, je fais simplement face à un sentiment d'inutilité, voire de vanité, de l'ensemble de ma démarche. Ils me paraissent bien rares, les sujets qui mobiliseraient assez mon esprit pour en tirer quelques mots. Plus ennuyeux à mon sens est la disparition du désir qui rassemble les forces et contraint l'âme. Mais le mardi est le jour par excellence de l'alimentation de ce blog, et j'ai donc décidé de revenir à mon choix d'avoir placé en exergue, vendredi dernier, un extrait de Bernanos.
J'avais intitulé cet extrait "Prose et poésie" essentiellement par souci de simplification, bien que ce titre ne rende pas tout à fait justice à mon intention première. Un tel choix de ma part ne signifiait pas une reddition au thème développé dans l'extrait. Il s'agissait bien plutôt de mettre en avant l'exemple (l'exemplarité) de la phrase : "Le plus indifférent au surnaturel garde jusque dans le plaisir la conscience obscure de l'effrayant miracle qu'est l'épanouissement d'une seule joie chez un être capable de concevoir son propre anéantissement et forcé de justifier à grand-peine, par ses raisonnements toujours précaires, la furieuse révolte de sa chair contre cette hypothèse absurde, hideuse", cette phrase qui me fascine depuis très longtemps, quasiment depuis ma première lecture d'Un curé de campagne.
Tout d'abord elle est complexe, c'est le moins qu'on puisse dire, et résiste de toute la force de sa composition à la moindre lecture rapide. Ne serait-ce que parce qu'elle contraint les yeux à ralentir sur la page, elle prend une valeur bien précise dans le passage cité, bloquant la réflexion au profit de la simple sidération. Ensuite, j'ai toujours apprécié chez Bernanos le processus d'accumulation dont il est capable en certains moments du texte, cette passion, d'autres diraient manie, des adjectifs énumérés sans crainte de la lourdeur. Dans la mesure où il tente de décrire l'inconnaissable, je suppose que son écriture d'agression, qui procède par à-coups successifs et toujours plus précis, se justifie pleinement. On considère en général l'accumulation d'adjectifs comme une sorte d'aveu de faiblesse, du manque de confiance de l'écrivain qui craint de ne pas réussir à se faire comprendre. Sans doute est-ce assez vrai. Cela dit, j'y vois pour ma part plutôt de l'humilité, la recherche de la précision, de la nuance guettée par énumération. Écrire "hypothèse absurde" n'est pas la même chose, c'est une évidence, que le choix de Bernanos, "hypothèse absurde, hideuse". Par contre, on pourrait probablement davantage douter de la justesse de : "la conscience obscure de l'effrayant miracle", et pourtant, j'aime cette partie de la phrase. Parce qu'elle s'emporte elle-même un peu plus loin que sa propre signification, parce que le miracle est d'autant plus effrayant que la conscience qu'on en a est obscure, et vice-versa. Parce que la phrase telle qu'elle est construite me semble courageuse. On y sent, en tous cas moi, la description (d'un état d'âme) en construction, disons-le comme on le dit aujourd'hui : c'est un work in progress. Comme la pensée elle-même.
Bref, j'avais envie de mettre en avant de cette prose qu'on trouve souvent datée, parce qu'à mes yeux, elle symbolise à la fois l'intransigeance intellectuelle de l'écrivain, et son humilité devant l'effort de redéfinition littéraire du monde qu'exige l'acte d'écrire. Bernanos va au charbon, pourrais-je dire un peu trivialement, mais c'est exactement ça, en fin de compte : il y va, et il en ramène un peu plus que de simples phrases. Il en ramène des phrases qui sont davantage que ce qu'elles cherchent à décrire, je crois bien : voilà qui suffit à mes yeux à lui décerner le qualificatif de poète.
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21.09.2007
La note qui aurait dû être postée jeudi et qui est restée dans mon tiroir
Mes pensées sont bloquées. Comme un compteur cassé. Cet homme-là, j'en suis sûre, je ne l'ai vu qu'une fois, vu ou imaginé je ne sais pas mais en tous cas, il s'est passé quelque chose. Où est-ce que je vais à présent ? Où sont mes barrières ?
Nous n'aurions pas dû venir ici. Tu le vois bien, n'est-ce-pas, la muraille a les pieds pourris, elle s'effondre sur elle-même, elle ne laisse plus passer que le pire de nous deux entre ses briques. Je ne sais pas quoi faire ni quoi dire. Empiler les mots n'a pas le moindre sens quand aucun d'entre eux ne pèse suffisamment lourd pour me faire tenir debout. Je tourne en rond. J'ai levé trop de murs, creusé trop de chausse-trappes, comment vais-je retrouver mon chemin ? D'où venait cet homme juste croisé ?
Je n'ai même plus peur. Je ne sens rien. C'est le vide que je mâchonne, j'essaye de te mentir, de faire durer le barrage. Je croyais avoir fait son nid à l'angoisse. Mais nous n'aurions pas dû venir ici, parce que quelque part en chemin mon ombre m'a quittée et sans elle, je suis aveugle. Qui était cet homme, au juste ? Pourquoi est-ce qu'il ressemblait tellement à un de mes rêves ? Pourquoi est-ce que tu ne l'as pas vu ? Il faut que je revienne en arrière, sûrement qu'on a pas dû tourner où il fallait, sûrement qu'une bifurcation m'a filé entre les doigts, parce que ça, ce n'est pas la bonne route. Je ne suis même plus le port de ma propre terreur. Je ne suis même plus moi chez moi. Est-ce qu'il m'a pris quelque chose, cet homme ? Dis-moi, est-ce que je dois lui courir après ? Mais je ne le vois déjà plus, je ne peux pas poursuivre une ombre, et puis je suis perdue, il n'y a aucune route ici. Je ne retrouve pas la sortie. Et ce n'est pas une impasse, je sais bien, je sais que que c'est juste moi qui m'égare dans mes pensées. Rends-moi ma peur. Sans elle je ne vis pas. Nous n'aurions jamais dû venir ici.
11:10 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Prose et poésie
"[...] C'est qu'aucun raisonnement au monde ne saurait provoquer la véritable tristesse - celle de l'âme - ou la vaincre, lorsqu'elle est entrée en nous, Dieu sait par quelle brèche de l'être... Que dire ? Elle n'est pas entrée, elle était en nous. Je crois de plus en plus que ce que nous appelons tristesse, angoisse, désespoir, comme pour nous persuader qu'il s'agit de certains mouvements de l'âme, est cette âme même, que, depuis la chute, la condition de l'homme est telle qu'il ne saurait plus rien percevoir en lui et hors de lui que sous la forme de l'angoisse. Le plus indifférent au surnaturel garde jusque dans le plaisir la conscience obscure de l'effrayant miracle qu'est l'épanouissement d'une seule joie chez un être capable de concevoir son propre anéantissement et forcé de justifier à grand-peine, par ses raisonnements toujours précaires, la furieuse révolte de sa chair contre cette hypothèse absurde, hideuse. N'était la vigilante pitié de Dieu, il me semble qu'à la première conscience qu'il aurait de lui-même, l'homme retomberait en poussière. [...]"
Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne
05:25 Publié dans Dédicaces du vendredi | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.09.2007
Qu'est-ce que le mariage ?
Mes activités du week-end me poussent à envisager cette question sous un nouvel aspect, je dois te l'avouer. Tu connais mes sentiments en ce qui concerne l'institution du mariage, cette vaste et bordélique cérémonie qui pèle-mêle est censée nous convaincre de l'amour réciproque des futurs époux, de la respectabilité de leurs familles respectives et du splendide avenir qui s'offre à tout ce beau monde uni dans la célébration de l'optimisme érigé en règle de vie. Tu connais aussi par coeur les nombreux doutes que m'inspire presque par nature la notion même d'engagement. Je dois l'admettre, je n'ai pas beaucoup changé sur ce point. Je ne comprends toujours pas comment l'on peut promettre de s'aimer toute la vie, et de voir tant d'autres le faire continue de me surprendre.
Si tu étais là, tu me ferais sans doute remarquer que mon pessimisme n'est que de façade. Au vu du week-end que je viens de passer, je me dis que dans le fond, c'est toi qui a raison. Peut-être que c'est possible, peut-être que l'on peut se vouer à quelqu'un au point de lui promettre n'importe quoi. S'il y a dans tous ces serments échangés un objectif commun qui ne soit ni le seul amour, ni le seul sentiment de devoir, alors oui, je suppose que c'est possible. Mais que cet objectif soit Dieu ? Au secours ! Qu'est-ce que Dieu vient faire là-dedans, tu peux me le dire ? Si je suis amoureuse, c'est parce que Lui, tout là-haut, m'a appris ce qu'était que l'amour ? Je ne comprends pas. Je ne comprendrai jamais. J'aimerai bien que tu m'expliques ce tour de passe-passe qui transforme soudain une décision humaine et personnelle en commandement de Dieu. Et puis d'abord, je ne vois pas pourquoi il serait nécessaire de mêler Dieu à tout ça. Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de dire qu'il est absurde d'avoir la foi, je m'interroge simplement sur ce besoin qui semble si répandu de proclamer au monde entier (qui n'en demandait pas tant, tout de même) que la foi nous réunit. Imaginons que ce soit le cas, très bien, chacun ses certitudes, mais pourquoi en faire un "argument de vente" ? Pourquoi transformer une messe de mariage en catalogue des devoirs du bon chrétien de base sans même glisser au passage quelques mots sur l'amour qui est censé unir les deux futurs époux ?
Et pourquoi est-ce que ça me dérange autant ? Au fond, je dois être une grande romantique. Je ne peux envisager cette épreuve qu'est le mariage que motivée par l'amour, l'amour fou, l'amour qui fait faire n'importe quoi. Dieu ne me paraît pas devoir être un alibi pour se marier. Et s'Il l'est, j'aimerais bien qu'on ne me le dise pas, au moins. Parce que franchement, si on aime assez pour se vouer à quelqu'un une vie entière, il ne faut pas se chercher des excuses à la noix. Il faut assumer son optimisme.
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14.09.2007
Parce que l'automne sera toujours et renonciation et renaissance
Jamais, avez-vous dit, tandis qu'autour de nous
Résonnait de Schubert la plaintive musique ;
Jamais, avez-vous dit, tandis que, malgré vous,
Brillait de vos grands yeux l'azur mélancolique.
Jamais, répétiez-vous, pâle et d'un air si doux
Qu'on eût cru voir sourire une médaille antique.
Mais des trésors secrets l'instinct fier et pudique
Vous couvrit de rougeur, comme un voile jaloux.
Quel mot vous prononcez, marquise, et quel dommage
Hélas ! je ne voyais ni ce charmant visage,
ni ce divin sourire, en vous parlant d'aimer.
Vos yeux bleus sont moins doux que votre âme n'est belle.
Même en les regardant, je ne regrettais qu'elle,
Et de voir dans sa fleur un tel coeur se fermer.
Alfred de Musset, Jamais
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13.09.2007
Souvenir
Au coeur de ma forêt, il y a un arbre creux. J'y ai mis tout ce que j'avais de terrifiantes incertitudes, juste pour les conserver à l'abri, juste pour ne pas avoir un jour à regretter d'avoir perdu le goût de la peur. Puis je suis partie. J'ai laissé derrière moi l'arbre creux, et la forêt, et le chemin étrange qui y menait entre deux palissades, et le souvenir de ce morceau d'enfance qui avait les clés de tous mes songes d'alors.
Elles dorment là-bas, mes peurs d'autrefois. Mais je ne suis pas restée vide très longtemps. Parfois je rêve de retrouver mon arbre creux, coeur battant d'un monde que j'avais moi-même délimité, pour y déposer la nouvelle somme de ce qui me constitue, pour soulager la réalité de son fardeau d'ennui. Et peut-être qu'alors, j'ouvrirais une fenêtre sur le trésor enfoui en secret. Je regarderais ce qui m'a si longtemps effrayée, j'ouvrirais les bras en m'abandonnant au passé une dernière fois. Je l'entends encore sonner, mon arbre, tout là-bas dans la forêt. J'y avais mis le feu, une fois, mais il n'a jamais brûlé, il n'est jamais mort. Il se dresse seul dans la forêt de mes souvenirs, comme l'immense géant qu'il avait été autrefois à mes yeux d'enfant, et il porte toujours mes couleurs, celles que je ne vois plus. Il est mon dernier témoin. Le chemin serpentant qui me menait à lui, je l'emprunterais de nouveau au soir de ma mémoire. Mon coeur pourra alors s'ébrouer de toute la poussière de la vie parcourue, je m'assierai un instant, au pied de l'arbre creux, et j'écouterai chanter mes incertitudes. Je sais que je reverrai tout ce qui a jamais rendu mon âme gaie. Je sais que dans cette forêt depuis longtemps évanouie, palpite ce qui fut moi, ce qui restera de moi. Suis-je la seule à entendre encore le monotone balancement de mon arbre creux ?
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12.09.2007
Petite précision en rapport avec ma note précédente
Je me dois de préciser le contexte auquel j'ai emprunté la citation de Marguerite Yourcenar, car ma note de mardi n'est pas très explicite sur ce point. Voilà qui m'apprendra à utiliser des raccourcis !
Donc, lorsque M. Yourcenar dit qu'une femme qui écrit est toujours une femme, elle s'interroge en réalité sur le caractère crédible (ou non crédible, dans ce cas précis) d'un narrateur à la première personne du singulier qui serait une narratrice. Plus précisément, elle imagine faire parler l'épouse d'Hadrien à la place d'Hadrien lui-même, pour y renoncer au motif qu'en tant que femme, ce narrateur serait automatiquement dévalorisé. Voilà, je suis sûre que tu auras situé aussitôt la citation, incollable que tu es sur notre chère Marguerite, mais le point méritait un éclaircissement. Jamais ô grand jamais je n'ai voulu insinuer que l'oeuvre de M. Yourcenar avait moins de valeur parce que son auteur est une femme ; jamais non plus je n'ai voulu passer sous silence les nombreux (et essentiels) combats de cet écrivain en faveur des femmes. Tu connais mon admiration sans bornes pour elle.
J'espère en tous cas avoir dissipé tout éventuel malentendu, et je remercie celui (il se reconnaîtra) qui m'a signalé ce point particulièrement obscur de ma note de mardi dernier. Je profite de l'occasion pour dire aussi que je n'ai pas jugé utile de relever les commentaires récents d'Iskander, mais que je le remercie, comme toujours, de sa réactivité impressionnante.
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11.09.2007
Question sans réponse, ou de l'art de transformer un lieu commun en note de blog
J'ai lu quelque part (sur le blog de Pierre Assouline, peut-être ?), qu'une polémique assez crue agitait en ce moment le petit monde du polar. Or comme tu le sais, tout ce qui a trait à ce genre m'intéresse, puisque je l'ai pratiqué au point d'avoir commis dans mon adolescence un remake des Dix petits nègres, dont mes professeurs chéris constituaient la totalité des victimes. Il y a fort à parier que ce genre de fantaisie me vaudrait aujourd'hui un rendez-vous direct chez un psy, qu'en penses-tu ?
Enfin, bref, je n'ai pas d'avis tranché sur la polémique elle-même. Elle oppose, si j'ai bien compris, Ian Rankin émettant l'idée que les polars dits féminins, et particulièrement ceux dûs à des lesbiennes, sont beaucoup plus violents que ceux de leurs collègues masculins, à Val MacDermind, elle -même lesbienne et auteur de polars sanglants (le qualificatif est d'ailleurs faible). En ce qui me concerne, j'ai l'impression que cette histoire en dit plus long sur celui qui la lance que sur celle qui se sent mise en accusation, au moins en termes de fantasmes. Cependant, cela a réveillé en moi une vieille interrogation : y a-t-il une écriture spécifiquement féminine ? Où nous situons-nous, entre une Marguerite Yourcenar constatant qu"une femme qui écrit est d'abord une femme", ce qu'elle écrit perdant aussitôt de sa valeur, et la multitude d'auteurs contemporains qui revendiquent haut et fort leur féminité (pour en faire d'ailleurs quelque chose de complètement différent selon chaque personnalité) ?
Je suppose que pour répondre à ce type d'interrogation, il faudrait d'abord déterminer si la femme (ou l'homme), existe en tant que genre circonscrit à sa réalité physiologique, ou s'il s'agit plutôt d'un type culturel conditionné, voire créé, par la société et les circonstances. Un peu des deux, me dis-tu ? Nous voilà bien avancés, mais admettons. L'écriture elle-même est-elle alors sexuée "par nature" ?
Il me semble que le français l'est. Je ne saurais dire par contre si cela suffit à donner un genre aux techniques narratives, au champ sémantique, aux thématiques choisis par les écrivains femmes. Evidemment, chaque auteur écrit en ligne directe avec ce qu'il est, donc être un homme ou une femme joue forcément un rôle dans sa perception des choses. Mais il s'agit là pour moi de circonstances, davantage que d'un véritable moteur d'inspiration. La littérature est trans-genre, tout autant qu'elle est trans-nationalités.
Pour en revenir à mon point de départ, j'en concluerai donc que Ian Rankin a raison de poser sa question, suscitée par la simple observation du marché du livre. Difficile bien sûr de savoir si la tendance qu'il relève est due à une vérité psychologique (qui serait pour le coup parfaitement insultante), ou à un secteur éditorial amateur de gros tirages et exploitant son filon le plus spectaculaire. Je trouve que I. Rankin devrait en faire un livre. Nous verrions bien alors soit éclater au grand jour sa misogynie grossière, soit se révéler un point de vue intéressant sur les fantasmes mortifères associés au sexe. Cela dit, dans cette affaire, et bien que troublée depuis longtemps par la violence des polars de Val MacDermind, j'ai déjà choisi mon camp. Je ne crois pas que V. MacDermind écrive ce qu'elle écrit parce qu'elle est une femme et une lesbienne. Je crois que ce qu'elle écrit prend tout simplement une autre couleur du fait qu'elle soit l'une et l'autre, parce que ce sont deux réalités qui charpentent sa vie, et donc son expérience. Et peut-être aussi est-ce une manière d'exorciser la violence faite aux femmes que de l'explorer dans tous ses aspects livre après livre. Quien sabé ?
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