04.07.2008

N'avions-nous pas eu une longue discussion sur celui-là ?

Il me semble que si, il me semble que la question tournait autour d'arguments pertinents comme : adjectifs et adverbes, quelle horreur !

 

Et pourtant... et pourtant, je trouve ces quelques mots magnifiques, encore aujourd'hui. Alors, en manière de clin d'oeil, voici.

 

 

 

Mes statues

 
  J’ai mes statues. Les siècles me les ont léguées : les siècles de mon attente, les siècles de mes découragements, les siècles de on indéfinie, de mon inétouffable espérance les ont faites. Et maintenant elles sont là.

  Comme d’antiques débris, point ne sais-je toujours le sens de leur représentation.

  Leur origine m’est inconnue et se perd dans la nuit de ma vie, où seules leurs formes ont été préservées de l’inexorable balaiement.

  Mais elles sont là, et durcit leur marbre chaque année davantage, blanchissant sur le fond obscur des masses oubliées.

 

   Henri Michaux, in Epreuves, exorcismes 1940-1944

 

 

 

02.07.2008

Rendons justice à Agatha Christie : Le Vallon

    Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à ce titre, mais enfin, c’est ainsi, il me semble qu’avouer aimer la romancière anglaise nécessite presque aussitôt une précision du style, « oh, bien sûr, je lisais ça dans mon adolescence ». Ce qui de fait, a été mon cas. Je m’empresse d’ajouter que je continue à lire Agatha Christie, certains de ses romans, en tous cas, malgré le mystère éventé de leurs énigmes. Et que j’ai à chaque fois la sensation de retrouver de vieux amis, avec un plaisir revendiqué.

 

    Il en est un, des ouvrages de la grande dame du roman policier anglais à  énigmes, que j’aime beaucoup. Un des Poirot, comme on dit lorsque l’on est un arpenteur familier de l’univers d’Agatha Christie. Mais c’est un Poirot un peu particulier, car le détective n’apparaît dans l’histoire qu’en filigrane, de manière assez extérieure, et même s’il trouve (évidemment !) la clef du mystère, ni l’enquête ni la résolution de cette enquête ne constituent le véritable intérêt de l’histoire. A vrai dire, tout le monde s’en fiche un peu, de l’identité du meurtrier. La plupart des personnages l’ont devinée assez tôt, et quant à ceux qui ne savent pas, ils ne sont de toute manière pas, ou si peu, suspectés.

 

    Mais nous sommes chez Agatha Christie, bien sûr. Il s’agira donc bel et bien d’un meurtre, et des raisons qui ont conduit à ce meurtre. Ce pourquoi j’aime tant Le Vallon, cependant, c’est que finalement, l’ouvrage traite davantage de ce qui fait la trace d’un individu que de la mort proprement dite. L’intrigue se déroule dans une belle et riche résidence nommée le Vallon, au cœur de la campagne anglaise. Comme toujours chez Agatha Christie, les personnages sont très caractérisés et pourraient relever d’une certaine typologie sociale si nous n’étions pas dans l’univers du roman policier le plus traditionnel. Dame Agatha n’a pas peur de la caricature, c’est certain ; on trouve habituellement dans ses œuvres une vieille fille si pauvre mais méritante, une lady excentrique, un séducteur presque gigolo, un ambitieux sans scrupule… chacun de ces portraits participant d’une idéalisation des classes sociales anglaises telles qu’elles pouvaient être à la fin du 19ème siècle (ou au début du 20e). Le Vallon ne fait pas exception à la règle. Les personnages, au nombre de 9 sans compter les domestiques, sont situés très vite à la fois dans l’échelle sociale et dans le microcosme qui est la toile de fond du roman. Chacun d’eux (sauf la victime, évidemment !), a une raison de tuer John Christow, le riche médecin de Harley Street qui non seulement collectionnait les maîtresses mais s’avérait en outre déranger les plans de succession des propriétaires du Vallon. Or John Christow, à l’orée de ce week-end de campagne qui s’annonçait si bien, est assassiné le jour même où Hercule Poirot, voisin tout proche, vient présenter ses respects. Quel manque de délicatesse à l’égard du détective, n’est-ce-pas ? Et quelle folie de venir ainsi les défier, lui et ses petites cellules grises !

    Oui, mais voilà, dans ce roman, Hercule Poirot, tout le monde l’ignore. A commencer par l’assassin. Car ce que va s’attacher à décrire A. Christie, ce sont les conséquences de la mort de John Christow sur son entourage, par petites vagues concentriques qui nous font entrer dans les pensées de chaque personnage. Et  c’est ainsi que l’on pourrait résumer Le Vallon, finalement : comme un appel au souvenir. Comme une prière à la nécessité de se souvenir. Comme une question, sans réponse, hélas, sur la meilleure manière de se souvenir. A cette occasion, Agatha Christie crée l’un des ses personnages parmi les plus attachants, de mon point de vue : Henrietta Savernake, une femme artiste dont toute la sensibilité se trouve entièrement vouée non à l’amour, mais à l’expression de l’amour. Cette femme affronte la mort comme personne d’autre dans le livre : en exerçant la bonté. Une bonté étrange, peut-être un peu inhumaine, établie dès le début de l’histoire, et qui me paraît accomplir le miracle de n’être ni affectée ni prétentieuse. Alors il y a tous les autres, bien sûr, tous ceux que John Christow irritait ou fascinait, tous ceux qui auraient pu, qui auraient dû, vouloir le tuer. Mais le vrai fil rouge du Vallon est le portrait de cette femme dont nous soupçonnons aussitôt qu’elle n’est pas étrangère à la mort de la victime. Le reste est comme un théâtre d’ombres. Un théâtre d’ombres qu’elle seule perçoit pour ce qu’il est, et au sein duquel la disparition de John Christow lui semble une blessure à vif. Lui qui était si vivant est mort. Et ceux qui semblent morts sont les vivants. Elle le voit, elle le sent, elle le pleure. N’est-ce-pas là une belle définition du deuil ?

 

    Pour ces raisons, Le Vallon m’a toujours beaucoup touchée. Je trouve en outre ce roman assez typique de la manière d’Agatha Christie, chez qui l’émotion ne fait qu’affleurer mais réussit souvent à surgir, quoi qu’on en dise.  Sans effusion, certes, dans la mesure. Avec, je ne crains pas d’écrire le mot, une certaine intériorité dont le personnage d’Henrietta Savernake constitue la plus belle illustration. Les amateurs de romans policiers à énigmes seront  peut-être un peu surpris de voir la question rituelle (qui est l’assassin ?) si peu préoccuper nos habitants du Vallon. Qu’ils soient rassurés : le roman se donne quand même la peine de résoudre le meurtre, de belle manière, en plus. Et on y trouve l’un de ces jolis portraits de femme dont Dame Agatha prend parfois la peine de nous gratifier. On y trouve aussi une certaine poésie émouvante et subtile. Oui, en y réfléchissant bien, je me dis que Le Vallon reste mon Agatha Christie préféré.

01.07.2008

Lettres de nulle part

Je ne regarde plus les gens dans le métro. Je monte, puis la plupart du temps, je ferme les yeux pour le reste de mon trajet assez long, fermée au monde extérieur comme je le suis rarement dans les transports. Je ne regarde plus les gens, et cela m’étonne.

 

Il y a pourtant tant de choses à voir. Des détails si souvent, mais tellement beaux à observer l’un après l’autre, jamais dans le dessin complet d’un visage ou d’un corps, juste par petits bouts fractionnés pour avoir le loisir, ensuite, de recomposer un ensemble imaginaire. A voler des esquisses, station par station, j’avais la sensation de détenir un secret. J’ai perdu le désir de l’enrichir, ce secret. La faute aux matins trop vite alignés, sans doute, ou peut-être à l’heure qui court à ma montre et ne me laisse plus le loisir de vagabonder, ne serait-ce qu’en esprit. La faute à ma propre distraction, sûrement. Car il y a des trésors dans tous ces corps qui m’entourent, ces corps dont je n’apprécie jamais les courbes ni les angles, ces corps qui ne se sont pas physiques, non, certainement pas, ou qu’en tous cas, je ne regarde pas comme tels. C’est plutôt ce petit geste de la main, tu sais, qui vient chasser une mèche encore humide de la douche, et qui échappe à son propriétaire comme un morceau d’intimité. La façon dont cet homme, là-bas, assis presque chaque jour à deux rangées de sièges de moi, déplie et replie nerveusement son journal sans le lire. Et puis cette jeune femme qui se maquille entre les coups de freins du métro, elle était en retard, peut-être, elle se regarde dans son miroir de poche, et je la regarde se regarder, et tout à coup elle est belle. Juste belle.

 

C’est mon spectacle quotidien, mais en ce moment, je ne le vois plus. Je dors. Je dors de partir si tôt. Je ne retrouve mes sens qu’au sortir du métro, lorsque la rue s’ouvre devant moi, et alors que ma curiosité se réveille enfin, la promiscuité du transport éclate en pas rapides et fuites de toutes parts. De nouveau je suis seule, de nouveau les gens ne sont plus que des passants lointains. De nouveau leur corps prend toute la place, ne me laissant plus le loisir de fixer un sourire en coin ni les cernes creusés sous tant de paires d’yeux, ni les petites manies que dévoile l’immobilité forcée du métro. Il n’y a que des anonymes autour de moi. Des anonymes comme moi.